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Dans le contexte socio-culturel du XXI° siècle, comment comprendre l’affirmation de la Première lettre de saint Jean : Dieu est amour ?

26 février 2019
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Christophe Pichon, Chaire Jean Rodhain / Faculté de théologie – UCO Angers. 8 février 2019

 

 

 

Les mots ci-dessous ont été enregistrés sur son téléphone portable par un homme d’une quarantaine d’années. Il les a confiés à un prêtre qu’il rencontre dans le cadre de l’association Chemin d’espoir. C’est un texte qui s’entend autant qu’il se lit. Je nommerai Bertrand, ce « compagnon » de Chemin d’espoir. Il a vécu des choses difficiles dans son enfance, des déceptions amoureuses. Il est encore très fragilisé aujourd’hui.

La légende de notre vie

Il faut dire des mots, par exemple :

Crédible, convaincant, séduisant, flattant, touchant,

et dire ce que l’autre veut entendre,

pour avoir ce qu’on veut de l’autre.

C’est comme cela que je me suis fait souvent manipuler avec ces mots-là !...

C’est la légende de notre vie, qui décide ce qu’on deviendra…

 

Menaces, pressions, oppressions, intimidations.

Les 4 règles des gagnants sur les opprimés et les pauvres.

Voilà les 4 choses que j’ai connues !...

Voilà les 4 choses que j’ai souvent connues.

C’est la loi qui nous dirige, qui nous met une pression si on ne respecte pas leurs conditions

autrement c’est : « pas de bol » de toute sorte pour nous.

Si tu es dans les normes, c’est bon pour toi.

Autrement, tu n’as « pas de bol ».

Nous sommes tous tenus par la loi, rigide.

 

Les meilleures choses dans la vie, c’est celles qui ne s’achètent pas…

La force tranquille, elle se déploie grâce à l’amour et la compassion.

A part l’amour de Jésus et de Marie et des anges et l’amour de quelques amis, voilà ce qui me permet d’avancer dans ce monde de brutes…. obsédé par l’argent….

Ceux qui sont choisis par Dieu subsisteront et vivront.

B. Chemin d’espoir, Noël 2018

Ecouter Bertrand est l’occasion de revisiter l’affirmation de la première épître de Jean : Dieu est amour (1 Jn 4,16a), même s’il ne parle pas d’emblée d’amour. Bertrand aide au décryptage du contexte socio-culturel de ce début du XXIème siècle, à partir de son expérience et avec une fibre littéraire remarquable. Pour l’honorer, nous qualifierons de strophes les trois temps du texte. Les deux premières strophes aident à contextualiser ce qui est révélé de l’amour de Dieu dans la troisième et dernière strophe. L’écoute attentive, l’interprétation – nous l’espérons – suffisamment prudente, permettrait-elle de dilater l’expression « Dieu est agapé » avec des mots neufs, audibles et dignes de foi puisqu’appuyés sur les paroles d’un contemporain qui a traversé plusieurs blessures d’amour? La 1ère strophe mentionne 5 mots, la deuxième 4 règles et la troisième la vie et l’amour. Portons notre attention sur chacune successivement.

5 mots (1ère strophe)

La première strophe alerte sur l’importance du langage, des mots. Ce sont cinq adjectifs qui sont des mots à prononcer, comme une injonction (il « faut » dire des mots) ; mais aussi des adjectifs qui doivent qualifier tous les autres mots prononcés. Ce qui est dit doit être :

- crédible (on peut croire à ce qui est dit parce qu’on y a fait croire, sans nécessairement qu’il y ait de lien avec ce qui est vrai) ;

- convaincant (on cherche à persuader) ;

- séduisant (le langage peut servir d’artifice pour une autre finalité que ce qui est dit) ;

- flattant (qui vise un effet sur l’interlocuteur par le biais d’un mot, un effet qui prime sur la sincérité) ;

- touchant (qui cherche à émouvoir).

Le mot amour lui-même peut apparaître crédible, convaincant, séduisant, flattant, touchant. Le compagnon pointe le rapport des mots (et donc du mot amour) à la vérité, à l’intention qui le porte avec le risque de faux-semblant, parce qu’il serait utile à une autre finalité, un effet sur autrui. En creux, il interroge : Existe-t-il un « je t’aime » fiable, engageant, sincère, vrai ?

La deuxième partie de la phrase reprend le verbe « dire ». Même si le verbe n’est pas répété, il convient de comprendre : « il faut dire ». « Il faut dire » ce que l’autre veut entendre. Ce qu’il veut entendre devient pour le locuteur une injonction à dire. Il faut obéir à la volonté de l’autre, lui dire ses mots et non les siens. C’est la condition pour être paradoxalement entendu, mais qui ne correspond pas à ce que l’on veut dire. Et cette distorsion se double d’une autre : accepter de dire autre chose que ce que l’on voudrait dire est la condition pour « avoir ce que l’on veut de l’autre ». La volonté du locuteur est donc engagée elle aussi. Ce dernier se sert de l’artifice du langage pour « posséder » la volonté de l’autre.

Bertrand est non seulement concerné, mais impliqué dans ce qu’il vient de dire. « C’est comme cela que je me suis fait souvent manipuler avec ces mots-là ! ... ». Être manipulé (du latin manipulus poignée, de manus main), c’est ne plus être libre, être sous l’emprise de la volonté d’autrui qui a « mis la main sur » soi. Le mot amour et les mots d’amour servent cette emprise.

Mais ce qu’il dit vaut aussi pour autrui puisqu’il s’agit non pas seulement de « ma vie », ni de « nos vies » mais de « la légende de notre vie ». Elle est une vie, une histoire qui s’écrit avec un autre ou d’autres mais comme une « légende » qui peut avoir l’apparence du vrai mais s’avérer fausse ou inexacte. Les « je t’aime » qu’il a entendus et qu’il a dit y participent. Que peut-on devenir sur un tel socle commun ? C’est cette légende « qui décide » pour nous, elle devient sujet de volonté qui dicte notre devenir, engage notre avenir encore à écrire. Il interroge la vérité d’une histoire d’amour qui est en réalité une légende.

Il pose en quelque sorte trois défis quand on parle d’amour : en parler sans vouloir mettre la main sur autrui, sans chercher à obtenir ce que l’on veut de lui ; avec ce mot partagé, construire une histoire de vie et non une légende.

4 règles (2ème strophe)

Après quatre adjectifs, Bertrand choisit au début de la 2ème strophe 4 substantifs de plus en plus longs (nombre de syllabes) qui s’enchaînent et se cumulent : « Menaces, pressions, oppressions, intimidations ». Ce sont des actions et pas des verbes (oppresser, intimider). Il y a donc des agents de ces actions mais qui, dans la première ligne, ne sont pas encore identifiés, ni ceux qui les subissent.

Les uns et les autres sont identifiés dans la deuxième ligne : les gagnants qui ont des règles d’actions ; les opprimés et les pauvres sur qui ont agi, au point que ce qu’ils subissent conduit à les identifier à un état : l’oppression fait des opprimés. Deux points communs sont repérables avec la première strophe : il y a des règles d’action, comme il y a une injonction pour dire des mots. Les mots visent à agir sur la volonté d’autrui, les actions d’oppression des gagnants agissent sur des individus.

Comme dans la première strophe, Bertrand est impliqué dans ce qu’il dit et le répète, en le précisant (il ajoute souvent connues) : « Voilà les 4 choses que j’ai souvent connues ». Puis il élargit son propos à un collectif. Il s’en reconnaît membre : « ‘Pas de bol’ de toute sorte pour nous ».

Il se fait poète, le texte est très construit : 

C’est la loi qui nous dirige, qui nous met une pression si on ne respecte pas leurs conditions

autrement c’est : « pas de bol » de toute sorte pour nous.

Si tu es dans les normes, c’est bon pour toi.

Autrement, tu n’as pas « pas de bol ».

Nous sommes tous tenus par la loi, rigide.

  • Un encadrement de « la loi » (qui nous dirige, c’est elle qui est sujet) / « nous sommes tous tenus par la loi » (être tenus, au passif avec un complément de moyen : la loi). Une anagramme encadre l’ensemble : « dirige » renvoie au « rigide ». Une loi rigide qui nous tient. Il place au centre « les normes » dans lesquelles il faut être, au risque que ce ne soit pas bon pour soi.
  • Cette loi « qui nous met une pression », qui s’exprime dans des normes, n’est qu’un moyen utilisé par des agents non identifiés (« leurs conditions »). La loi est le reflet de leurs conditions. Le contexte laisse entendre que ce sont celles des gagnants.

La loi rigide des gagnants se concrétise dans des normes qui tiennent, empêchent en quelque sorte de se mouvoir, comme des liens rigides. La première strophe s’achevait par l’évocation de la manipulation dont il avait été l’objet ; l’image est complétée par celle de l’empêchement de se mouvoir qui le concerne lui et d’autres : « Nous sommes tenus ».  

Et l’amour ?

La troisième strophe évoque l’amour. Bertrand ne relie pas explicitement ce qu’il a dit avant et ce qu’il dit maintenant. Ce constat est déjà riche d’enseignement : l’emprise sur autrui qui caractérise les relations et le maintien par la loi et les normes sont le contexte de l’évocation de la vie et de l’amour.

La dernière strophe est encadrée par la vie : « les meilleurs choses dans la vie » / « ils vivront ». Au centre, trois mentions du nom « amour ». Il est remarquable que malgré ce qu’il a dit des mots, du piège qu’ils peuvent représenter, il maintient l’usage du mot amour. Mais plus que le mot, c’est ce qu’il est dans ce monde-ci qui le fait figurer comme ce qu’il y a de meilleur, comme à même de le révolutionner car il permet d’entrer dans une logique de gratuité et de déployer une force différente.

Le texte reflète en effet des oppositions : 

  • Une logique de gratuité : « Les meilleures choses » ne « s’achètent pas » dans un monde « obsédé par l’argent » ; peut-être parce qu’il a trop de valeur pour être acheté (ce que dit la Bible de la Sagesse : « Même l’or pur ne la vaut pas » Job 28,19) ou parce que l’amour ne peut avoir de valeur marchande, il n’est ni consommable, ni achetable. Il relève d’un autre ordre. C’est de la gratuité de l’amour dont il est question dans un monde où l’on veut tout acheter avec de l’argent ;
  • Une force différente : La « force tranquille » tranche avec le monde de « brutes », sorte d’oxymore, à l’apparence contradictoire, forme alternative à la brutalité. Cette force, tranquille, dans un monde brutal, se déploie grâce à l’amour et la compassion. La puissance de l’amour se dit donc avec deux mots rapprochés de manière inattendue (force tranquille) et avec une action qui n’est plus intimidation, pression ou oppression mais compassion.

Comme dans les autres strophes, Bertrand dit son implication et entend présenter « ce qui me permet d’avancer » : « Voilà » dit-il. Il ne signale pas de réciprocité dans cet amour, insiste peut-être ainsi davantage sur le fait d’être aimé, vraiment. Il laisse entendre avec la métaphore d’une marche (avancer) que cet amour est ce qui la rend possible (permet), un adjuvant, voire l’adjuvant pour continuer d’avancer. Il n’est plus « tenu » donc. Il croit à l’existence de cette force tranquille qui s’affirme elle-même tranquillement, aussi sûrement que ce qui a été dit des mots et des règles.

Bertrand se dit d’abord aimé par Jésus, Marie et des anges et quelques amis. L’expression « A part » peut signaler plusieurs choses à propos de l’amour :

  • Il est quelque chose d’à part dans le monde décrit comme brutal et obsédé par l’argent. Pour se dire, il transfigure même le langage disponible de ce monde (l’oxymore) ;
  • Il ménage une relation singulière parmi tous les liens sociaux possibles. L’amour décrit quelques relations à part des autres, plus précieuses mais non marchandes ;
  • L’amour peut être aussi considéré à part du monde, en soi, au plus intime et caché, avec le risque de son travestissement lors de sa mise au langage.

Bertrand croit en l’amour de Jésus, Marie et des anges comme à celui de ses amis. L’amour de Jésus n’est pas questionné, il est affirmé comme universel et point d’appui pour lui. Cela s’affirme comme une évidence et se vit comme un acte de foi.

Il se sait aimé. La dernière phrase peut s’entendre de lui aussi : Ceux qui sont choisis par Dieu subsisteront et vivront. L’amour est donc une expérience rare (quelques amis), dans des relations, une élection. Dieu reste libre de choisir qui il veut. C’est un remarquable renversement de la première strophe où l’usage du mot amour tendrait à vouloir contraindre autrui à sa propre volonté. Bertrand reconnaît que l’élection amoureuse divine relève du choix libre, sans contrainte, de Dieu. Elle est offerte librement et en réponse, Bertrand considère Dieu libre de l’aimer, de le choisir. Il n’impose pas à Dieu de le choisir, même si lui l’a choisi en mettant sa confiance en Jésus.

L’amour s’origine en Dieu qui aime. Être aimé par Lui, c’est avoir l’assurance de « subsister » et de « vivre ».  Il utilise deux verbes qui pourrait connoter le fait de rester en vie et de vivre pleinement. En effet, dans l’évangile de Jean, « être vivant signifie en effet deux choses : peut signifier seulement être en vie, c’est-à-dire ne pas être mort, à titre de condition ; et avoir en soi surabondamment la vie, c’est-à-dire en tant qu’elle est vivante et, par suite, ne peut mourir : à titre de vocation ». L’amour donne de vivre et contient en lui la promesse d’une vie pleine, accomplie en Dieu qui aime.

L’écoute de Bertrand invite à ne pas se contenter de l’expression canonique « Dieu est amour ». Elle est à passer au crible de l’expérience de l’amour blessé par des abandons, des ruptures, des relations marquées par l’oppression. Bertrand l’opprimé associe amour à compassion, le comprend en rapport avec la vie, y voit le déploiement d’une force tranquille. Il encourage le recours à cet oxymore qui prend en compte un monde marqué par une parole pervertie. Pourtant il « faut dire » l’amour et l’amour de Dieu. Il est une force tranquille et une élection gratuite, une amitié à part, singulière, rare, intime : avec Jésus, Marie, les anges et quelques amis. Il est le mobile qui permet d’avancer, d’être en vie et d’avoir la vie en plénitude. « Ceux qui sont choisis par Dieu subsisteront et vivront ».

1 Ce texte est issu d’une intervention le 8 février 2019, dans le cadre d’une rencontre organisée par la Fondation Rodhain et consacrée à la réception de l’affirmation « Dieu est amour » (1 Jn 4,16a) dans le cadre socio-culturel du XXIème siècle. Je remercie « Bertrand » qui accepte la diffusion de ses lignes et de ce que cela m’a suggéré ; Jacques qui a permis le recueil de sa parole et me l’a partagée ; les participants à la rencontre du 8 février 2019 pour les suggestions supplémentaires de lecture qu’ils ont proposées.

2 François Jullien, Ressources du christianisme, L’Herne, 2018, p. 56.

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