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Homélie du pape François à Caritas internationalis

27 mai 2019
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Homélie du pape François à Caritas internationalis, le 25 mai 2019

Dans la Lecture de ce jour, tirée des Actes des Apôtres, la Parole de Dieu raconte la première grande réunion de l’histoire de l’Église. Il s’était produit une situation inattendue : les païens venaient à la foi. Et une question se pose : doivent-ils aussi se conformer, comme les autres, à toutes les normes de la Loi ancienne ? C’était une décision difficile à prendre et le Seigneur n’était plus présent. On pourrait se demander : pourquoi Jésus n’avait-il pas laissé de suggestion pour régler au moins cette première « grande discussion » (Ac 15,7) ? Il aurait suffi d’une petite indication donnée aux apôtres qui avaient été avec lui tous les jours pendant des années. Pourquoi Jésus n’avait-il pas donné des règles toujours claires et irréfutables ?

Et voilà la tentation de l’efficacité, de penser que l’Église va bien si elle a tout sous son contrôle, si elle vit sans secousses, avec un agenda toujours en ordre. Mais le Seigneur ne procède pas ainsi ; en effet, il n’envoie pas de réponse du ciel à ses apôtres, il envoie l’Esprit Saint. Et l’Esprit ne vient pas en apportant l’ordre du jour, il vient comme un feu. Jésus ne veut pas que l’Église soit un modèle parfait, qui se satisfait de son organisation et qui est capable de défendre sa bonne réputation. Jésus n’a pas vécu ainsi, mais en chemin, sans craindre les secousses de la vie. L’Évangile est notre programme de vie. Il nous enseigne qu’on n’aborde pas les questions avec une recette toute prête et que la foi n’est pas une feuille de route, mais un « Chemin » (Ac 9,2) à parcourir ensemble, toujours ensemble, dans un esprit de confiance. À partir des Actes, nous apprenons trois éléments essentiels pour l’Église en chemin : l’humilité de l’écoute, le charisme d’être ensemble et le courage du renoncement.

Commençons par la fin, par le courage du renoncement. L’issue de cette grande discussion n’a pas consisté à imposer quelque chose de nouveau, mais à quitter quelque chose de vieux. Mais ces premiers chrétiens n’ont pas abandonné des choses insignifiantes : il s’agissait de traditions et de préceptes religieux importants, chers au peuple élu. C’est leur identité religieuse qui était en jeu.

Toutefois, ils ont choisi le fait que l’annonce du Seigneur passe avant et vaut plus que tout le reste. Pour le bien de la mission, pour annoncer à quiconque, de manière transparente et crédible, que Dieu est amour, les convictions et les traditions humaines qui sont un obstacle plutôt qu’une aide, peuvent et doivent aussi être laissées. Nous avons, nous aussi, besoin de redécouvrir ensemble la beauté du renoncement, avant tout à nous-mêmes. Saint Pierre dit que le Seigneur « a purifié les coeurs par la foi » (cf. Ac 15,9). Dieu purifie, simplifie et fait souvent grandir en enlevant, pas en ajoutant, comme nous le ferions nous-mêmes. La véritable foi purifie des attachements.

Pour suivre le Seigneur, il faut marcher rapidement et pour marcher rapidement, il faut s’alléger, même si cela coûte. En tant qu’Église, nous ne sommes pas appelés à des compromis commerciaux mais à des élans évangéliques. Et en nous purifiant, en nous réformant, nous devons éviter le « gattopardisme », c’est-à-dire faire semblant de changer quelque chose pour qu’en réalité rien ne change. Cela se produit par exemple quand, pour chercher à marcher au rythme des temps, on maquille un peu la superficie des choses, mais c’est seulement un maquillage pour paraître jeune. Le Seigneur ne veut pas d’ajustements cosmétiques, il veut la conversion du coeur, qui passe par le renoncement. Sortir de soi est la réforme fondamentale.

Nous voyons comment les premiers chrétiens y sont parvenus. Ils sont arrivés au courage du renoncement en partant de l’humilité de l’écoute. Ils se sont exercés au désintéressement de soi : nous voyons que chacun laisse parler l’autre et est disposé à changer ses propres convictions. Seul celui qui laisse la voix de l’autre entrer vraiment en lui sait écouter. Et quand grandit l’intérêt pour les autres, le désintérêt à l’égard de soi augmente. On devient humble en suivant le chemin de l’écoute, qui retient de vouloir s’affirmer, de mettre ses propres idées résolument en avant, de rechercher des consensus à tout prix. L’humilité naît quand on écoute au lieu de parler, quand on cesse de se mettre au centre. Et elle grandit ensuite à travers les humiliations. C’est la voie du service humble, celle qu’a parcourue Jésus. C’est sur cette voie de la charité que l’Esprit descend et oriente.

Pour celui qui veut parcourir les voies de la charité, l’humilité et l’écoute signifient tendre l’oreille aux petits. Regardons encore les premiers chrétiens : ils se taisent tous pour écouter Barnabé et Paul. C’était les derniers arrivés, mais on les laisse rapporter tout ce que Dieu avait accompli à travers eux (cf. v.12). Il est toujours important d’écouter la voix de tous, en particulier des petits et des pauvres. Dans le monde, celui a davantage de moyens parle davantage, mais entre nous, il ne peut en être ainsi, parce que Dieu aime se révéler à travers les petits et les pauvres. Et à chacun, il demande de ne regarder personne de haut en bas.

Et enfin, l’écoute de la vie : Paul et Barnabé racontent des expériences, pas des idées. L’Église fait ainsi son discernement : non pas devant l’ordinateur, mais devant la réalité des personnes. Les personnes avant les programmes, avec le regard humble de celui qui sait chercher dans les autres la présence de Dieu, qui n’habite pas dans la grandeur de ce que nous faisons, mais dans la petitesse des pauvres que nous rencontrons. Si nous ne les regardons pas directement, nous finissons par toujours nous regarder nous-mêmes et par faire de ces derniers des instruments pour nous affirmer.

De l’humilité de l’écoute au courage du renoncement, tout passe par le charisme d’être « ensemble ». En effet, dans la discussion de la première Église, l’unité prévaut toujours sur les différences. Pour chacun, il n’y a pas d’abord les préférences et les stratégies personnelles, mais le fait d’être et de se sentir l’Église de Jésus, rassemblée autour de Pierre, dans la charité qui ne crée pas l’uniformité, mais la communion. Personne ne savait tout, personne n’avait l’ensemble des charismes, mais chacun tenait au charisme d’être ensemble. C’est essentiel, parce qu’on ne peut pas vraiment faire le bien si l’on ne s’aime pas vraiment.

Quel était le secret de ces chrétiens ? Ils avaient des sensibilités et des orientations différentes, il y avait aussi des personnalités fortes, mais il y avait la force de s’aimer dans le Seigneur. Nous le voyons chez Jacques qui, au moment de tirer les conclusions, dit peu de paroles personnelles et cite beaucoup la Parole de Dieu (cf. VV. 16-18). Il laisse parler la Parole. Tandis que les voix du diable et du monde conduisent à la division, la voix du Bon Pasteur forme un seul troupeau. Et ainsi, la communauté se fonde sur la Parole de Dieu et demeure en son amour.

« Demeurez dans mon amour » (Jn 15,9) : c’est ce que demande Jésus dans l’Évangile. Comment faire ? Il faut rester près de lui, le Pain rompu. Il nous aide à rester devant le tabernacle et devant les nombreux tabernacles vivants que sont les pauvres. L’Eucharistie et les pauvres, tabernacle fixe et tabernacles mobiles : c’est là que l’on demeure dans l’amour et que l’on absorbe la mentalité du Pain rompu. C’est là qu’on comprend le « comme » dont parle Jésus : « Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés » (ibid.) Et comment le Père a-t-il aimé Jésus ? En lui donnant tout, sans rien garder pour soi. Nous le disons dans le Credo : « Dieu né de Dieu, lumière née de la lumière » ; il lui a tout donné.

En revanche, quand nous évitons de donner, quand nous mettons à la première place nos intérêts à défendre, nous n’imitons pas le « comme » de Dieu, nous ne sommes pas une Église libre et qui libère. Jésus demande de demeurer en lui, non pas dans nos propres idées, de sortir de notre prétention à contrôler et à gérer ; il nous demande de faire confiance à l’autre et de nous donner à l’autre. Demandons au Seigneur de nous libérer de la recherche de l’efficacité, de la mondanité, de la subtile tentation de nous rendre un culte à nous-mêmes et à notre talent. Demandons la grâce d’accueillir le chemin indiqué par la Parole de Dieu : humilité, communion, renoncement.

© Traduction de Zenit, Hélène Ginabat

MAI 23, 2019 17:56