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Le chemin de la miséricorde par l’art

Réflexion théologique de Gwennola Rimbaut autour de l'exposition « Etre en marche… En marche, les miséricordieux »

04 mai 2017

Le 70ème anniversaire du Secours Catholique a donné lieu à des marches fraternelles partout en France. Dans le Var, le collectif "La Parole des Sans-Voix" a mis son expertise au service des équipes locales et des territoires du Secours Catholique en invitant les personnes rencontrées à marcher avec eux et en leur demandant : "Que signifie pour vous "être en marche" ?" Retrouvez l'article complet sur l'exposition et ses oeuvres sur le site de Servons la fraternité.

 

Texte de Gwennola Rimbaut, théologienne et ancienne titulaire de la Chaire Jean Rodhain d'Angers.

Des personnes fragilisées par la vie s’expriment artistiquement et nous permettent d’approfondir la miséricorde dans le prendre soin de la famille et dans la manière de cultiver l’espérance. Mais l’accès à la créativité artistique est déjà en lui-même un chemin de miséricorde.

L’accès à la créativité artistique : un chemin de miséricorde

Faire le lien entre la créativité artistique et un chemin de miséricorde ne tombe pas sous le sens. Il nous faut d’abord rappeler que les œuvres de miséricorde sont nombreuses dans la tradition chrétienne. Le pape François dans l’annonce de l’année de la miséricorde (bulle d’indiction du 11 avril 2015) déploie différents aspects de la miséricorde, les miséricordes corporelles et spirituelles[1], en refusant de les  résumer  dans le pardon qui garde aussi  toute sa place. Je retiendrai en particulier ce que dit le Pape autour du rôle miséricordieux de l’Eglise qui peut être relayé par tant de personnes croyantes ou non : « l’Eglise sera encore davantage appelée à soigner ces blessures [de l’indifférence], à les soulager avec l’huile de la consolation, à les panser avec la miséricorde et à les soigner par la solidarité et l’attention. Ne tombons pas dans l’indifférence qui humilie, dans l’habitude qui anesthésie l’âme et empêche de découvrir la nouveauté, dans le cynisme destructeur [2]».

Mais en quoi la créativité artistique, en particulier des personnes fragiles, est-elle œuvre de miséricorde ? En fait, faire œuvre artistique revient à essayer de mettre du sens dans sa vie et à le partager avec d’autres, avec ceux qui regardent l’œuvre. Ce sens est inscrit dans l’œuvre, dans sa composition et ses couleurs, dans une forme de beauté qui attire le regard de l’autre et l’aide à entrer dans une intériorité par la contemplation. La création artistique est une forme de don qui s’inscrit dans une dynamique spirituelle. C’est un travail de sens et une circulation de dons entre l’auteur et les visiteurs. C’est une ouverture à une forme de transcendance qui dépasse l’auteur et les visiteurs tout en les reliant. Bien sûr toute œuvre ne touche pas chaque visiteur. Celui-ci s’arrête devant une œuvre qui tout à coup lui « parle » et le met en contemplation, puis en dialogue intérieur. Aussi moi-même je ne commenterai que certaines des œuvres éditées dans le journal de l’exposition, celles qui m’ont touchées plus particulièrement et ont « parlé » en moi.

Prendre soin de sa famille, un chemin universel de miséricorde

Les œuvres présentées mettent l’accent sur les relations et en particulier sur la famille comme lieu premier de la miséricorde. Bien sûr toutes les familles ne sont pas idéales et bien des blessures sont reçues dans l’enfance, difficiles à pardonner parfois...  Pourtant prendre soin de la famille est une œuvre de miséricorde passant par de multiples tâches corporelles (nourrir, soigner, vêtir) et spirituelles (consoler, aimer, conseiller, éduquer, pardonner).

L’œuvre présentée par Annick, une couseuse, cette boîte à ouvrage en bois qui se déplie et qui contient  en principe de multiples trésors de fils de couleurs, dés, aiguilles pour repriser ou confectionner les vêtements de la famille, parle de ce « prendre soin » quotidien même s’il faut traverser les océans, changer de langue et de culture, renouer des amitiés, comme le suggère cette œuvre. 

La contemplation de l’œuvre nous ouvre à la dimension universelle de la miséricorde dans ce « prendre soin » des autres, vécu dans une famille, quelle que soit la culture d’origine et les péripéties familiales. 

 

 

C’est d’ailleurs ce que nous pouvons retrouver dans l’œuvre créée par Antufata : une valise ouverte contenant des ustensiles de cuisine en fer blanc, matériau pauvre, symbolisant l’importance des repas, du prendre soin de sa famille en cuisinant, en nourrissant ses proches au cœur des difficultés. Les chrétiens peuvent entendre l’importance de cette demande dans la prière adressée à Dieu, Notre Père : « donne nous aujourd’hui notre pain quotidien », prière qui suppose des êtres attentifs et généreux autour de soi. Mais l’œuvre en elle-même n’impose rien de ses croyances, le visiteur est libre de croire ou non, mais il est convoqué à ne pas d’être indifférent à la faim de l’autre !

La marche, le voyage, témoignage d’une espérance liée à la miséricorde

Plusieurs œuvres évoquent la marche et le voyage : Dany, Liana, Flore, Michèle, Romain, Serge, amis de l’Horeb. Le déplacement physique et intérieur se trouve donc au cœur de ces œuvres soit avec un accent sombre en raison des souffrances vécues, soit avec un accent joyeux en raison de l’espérance partagée et en voie de réalisation. Mais où se niche la miséricorde ? Est-ce que la miséricorde aurait quelque chose à voir avec le fait de savoir donner de l’espérance aux autres et de savoir aussi la recevoir et s’appuyer sur elle ?

    

L’espérance est du côté de la vie, elle est le moteur de la vie. Sans espérance, l’homme tombe et peut vouloir la mort. Il s’agit d’abord de l’espérance d’une vie meilleure quand on vit dans la grande précarité, d’une vie relationnelle et familiale quand on est dans l’isolement, d’une vie reconnue et juste quand on est humilié et bafoué dans ses droits les plus élémentaires, d’une vie sécurisée quand on est en danger de mort. L’espérance est fondamentale pour avancer dans la vie, pour se mettre en mouvement. L’homme en marche devient alors un témoin de l’espérance pour son entourage.

Tout homme a besoin d’un appui pour espérer : la promesse de quelqu’un de fiable ou/et de Dieu. L’espérance est donc basée sur une œuvre de miséricorde fondatrice, une œuvre qui fait promesse pour l’autre. Elle peut être faite des amis, des parents qui disent « je ne t’abandonnerai jamais » et en témoignent concrètement, elle peut être relayée par des associations chrétiennes ou non,  et elle est fondée bien sûr par Dieu qui, dès l’Ancien Testament, se révèle en Alliance avec l’humanité. Jésus renouvelle cette Alliance (Lc 22, 20 et 1 Co 11, 25) et promet l’envoi de L’Esprit Saint (Ac 1, 8) qui se réalise (Ac 2, 4). Quand tout l’entourage disparaît, s’effondre, Dieu est alors le seul présent, fidèle à sa promesse.

Michèle manifeste cette promesse dans un tableau lumineux, où domine le jaune comme une lumière solaire : « Marche en avant, me dit le ciel quand il rougeoie de mille feux au soir couchant ». La beauté du ciel demeure une promesse de vie belle pour celui qui la reçoit et de présence du Créateur pour le croyant. L’œuvre, là encore, nous laisse libre de nos croyances tout en nous portant à espérer… Elle est œuvre de miséricorde en elle-même !

Gwennola Rimbaut, 1er mai 2017

Gwennola Rimbaut est théologienne et a été titulaire de la Chaire Jean Rodhain d'Angers.

 

[1] Bulle d’indiction « Le visage de la miséricorde », n°15.

[2] Ibid., n°15