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Jeune ménage sans bagages… conte de Noël

07 novembre 2012
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Jean RODHAIN, "Jeune ménage sans bagages… conte de Noël", Espoir, Paris : Les Impressions d’art, 1943, pp. 4-5.

Jeune ménage sans bagages… conte de Noël

Ce qu’il advint de l’hôtelier de Bethléem qui ferma sa porte la veille de Noël…

La chambre était banale, mais l’hôtelier ne l’était certes pas. Une voix étrange avec un léger accent oriental. Derrière ses lunettes d’un autre âge, flottait une tristesse indéfinie, mais surtout lorsqu’il s’était penché sur un invraisemblable registre pour inscrire mon nom, son col de celluloïd mal ajusté avait découvert un cou de momie absolument parcheminé.

Arrivée à la nuit tombante, j’avais découvert après dix essais infructueux cet hôtel proche de la gare du Nord. Comme les autres, il était complet, mais dès que j’eus précisé le but de ma visite, le petit vieux au regard lourd m’avait décroché une clef : "ma plus belle chambre, madame", avait-il ajouté.

"La plus belle chambre" était un frigidaire, mais eut-elle été une serre embaumée que je n’aurais pas fermé l’œil cette nuit là : sur la table, le télégramme daté d’une gare frontière et porté chez moi ce matin : "Enfin libéré, arriverai Compiègne demain 25 Décembre midi", mettait une tache bleue, plus claire pour moi que toutes les étoiles à travers la fenêtre sans rideaux. Même cet écriteau accroché sur la porte, me remplissait de joie, "En raison des circonstances, la Direction de l’hôtel invite MM. les clients à ne pas déposer leurs chaussures devant les portes." Je vois les chaussures que mes grands déposent à cette heure près de la cheminée. Ils savent que demain soir, je leur ramènerai, vivant, le plus beau Noël qu’ils puissent rêver...

Je ne peux pas dormir. Tout chante dans la nuit. Pour la première fois, je bénis ces locomotives qui sifflent tout près et ces wagons qui grincent sur les aiguillages. Minuit va sonner sans doute bientôt : depuis 4 Noëls c’était lui qui, au camp, chantait le Minuit Chrétien... Va-t-il le chanter tout à l’heure dans son wagon ? Minuit, on dit qu’à cette heure le Seigneur exauce toujours une requête ? Si je lui demandais ce soir un peu de joie pour ce triste hôtelier ? Sait-on jamais le poids d’une prière dans la nuit ?

Pour la centième fois, il faut que je relise mon télégramme... "Lumière - Police - Eteignez".

* * *

Je vous remercie, Monsieur, dit le Commissaire de Police, en essuyant ses lorgnons, d’avoir bien voulu dès le soir de votre libération, accompagner Madame pour cette déposition capitale. Madame est en effet la dernière personne qui ait vu le disparu en vie la nuit dernière. Malheureusement votre témoignage, Madame, n’apporte aucune clarté dans ce mystère. Lorsque mes agents ont donc pénétré dans l’hôtel du Nord pour verbaliser au sujet de cette fenêtre éclairée, il était minuit exactement. Le garçon d’étage et le veilleur de nuit que nous avons interrogés depuis l’aube certifient que l’hôtelier n’avait pas encore quitté son bureau. Or nous n’en trouvons aucune trace depuis cet instant précis. Le bureau était fermé à clef. Aucune marque d’effraction. Pas d’argent volé. Les papiers d’identité du bonhomme placés en évidence sur son registre. Ils sont en règle, sauf sa date de naissance qui est certainement maquillée. Pas de trace de sang. Il ne fréquentait personne dans le quartier. Mes indicateurs le signalent comme individu sobre peu causant, taciturne, original, tremblant sans cesse à l’idée de devoir refuser un voyageur. Pas de marché noir. Pas d’histoires de femmes. Bref, c’est tout à fait la disparition banale et inexplicable, pas intéressante pour les journaux, mais suffisante pour ridiculiser la police.

Aucun indice, Monsieur, même pas dans son livre d’entrée (il n’est d’ailleurs pas tenu conformément aux prescriptions du décret de 1933 sur la police des hôtels et garnis, spécialement en ce qui concernait le paragraphe 27 ter) c’est plutôt un registre énorme d’ailleurs, où cet hôtelier notait la liste de ses clients depuis le premier jour de son entrée en fonction et, si l’on comptait les gens qu’il prétend avoir hébergés dans divers pays, il y en aurait pour des siècles. D’ailleurs tout le début du registre de ce pauvre fou est écrit en langue étrangère.

- Mr le Commissaire, vous n’avez pas essayé de le déchiffrer ?

- Madame, le traducteur de la Police Judiciaire m’a téléphoné, tout à l’heure, le texte de la 1ère page. Elle lui a suffit. Et à moi aussi. Cet homme n’avait pas son bon sens. Jugez-en plutôt : Première page : "Hier soir inauguration de l’hôtellerie. Tout complet. Recette maximum. Clientèle cossue. Très bien. Ai refusé absolument jeune ménage sans bagages." Et cet individu avait ajouté dans la marge, d’une écriture plus récente : "Combien de siècles, traînerai-je encore le boulet de ce refus"...

- Vous voyez bien, madame, que c’était certainement un illuminé...

- Monsieur le Commissaire, cette première page est de quelle année ?

- Madame, le traducteur n’a pu me le dire, pour lui, c’est de l’hébreu.

- Monsieur le Commissaire, cette première page porte-t-elle une indication de lieu ?

- Madame, c’est un patelin qui ne figure pas à l’annuaire. Un nom arabe, Bat, Bet... Quelque chose comme Bethléem, je crois. Je vous disais bien, madame, que je vous ai dérangée pour une affaire banale, mes excuses, madame, une affaire sans aucune importance.

Jean LORRAINE