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Ce vrai signe

11 décembre 2012
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Jean RODHAIN, « Ce vrai signe », Messages de l’aumônerie générale, n° 9, 21 juillet 1945, p. 2.

Ce vrai Signe

par l’Abbé Jean Rodhain, Aumônier Général des Prisonniers et Déportés

En ce lieu, il y a bientôt dix ans, vingt palais s’affrontaient entre le pont d’léna et le sommet du Trocadéro. L’un d’eux écrasait les autres de sa croix quatre fois déformée.

En cet endroit exact, où hier ces bâtiments s’opposaient, une foule réunie priait ce soir pour la paix du monde.

En ce même lieu, tous ceux qui avaient souffert de cette croix hitlérienne acclamaient la croix du Christ.

Etait-ce le contraste avec 1937 qui donnait à cette foule de 1945 un tel recueillement ?

Etait-ce l’immensité de cette cathédrale - dont la tour Eiffel était la flèche, et le ciel la voûte - qui prenait l’assemblée et lui donnait un tel saisissement ?

Quand les tambours voilés rythmèrent la cadence d’un cortège que l’on ne voyait pas, d’abord ; puis, quand, au sommet des escaliers, ce cortège d’hommes parut, alourdi par une seule croix sur cent épaules, cette croix devint le centre de tout. Elle resta le signe qui marqua chacun et le « saisit » pendant toute la soirée. Chaque assistant, ancien déporté ou veuve de guerre, savait trop bien ce qu’elle voulait dire.

Son poids parlait. Sa nudité parlait. Une fois dressée, il était normal que le Credo répondît. Une fois dressée, cette croix, il était logique que le Corps du Crucifié fut près d’elle : la messe commençait au pied de la Croix.

Il était évident que vers tous ces frères du crucifié, le Christ, finalement, s’avancerait. Autour d’une telle croix, parmi une telle assistance, cent vingt prêtres pénétrèrent donc dans la foule : mais on sentait que la foule attendait le Seigneur et l’appelait. L’émotion de cet instant venait de l’attente inexprimable mais perçue. Ceux qui avaient souffert comprenaient le Crucifié sur sa Croix.

Mais il y avait eu plus éloquent encore. La veille de la cérémonie, le cortège répétait son itinéraire. Sur l’escalier du Trocadéro, il n’y avait ni la foule, ni l’ambiance, ni la musique, ni les costumes des déportés, ni les voiles des veuves. Cependant, quand la croix - la grande croix de chêne - parut, avec sa troupe de Cyrénéens en veston, les passants, les promeneurs s’arrêtèrent tous, chapeau bas.

D’où vient-il donc qu’après chaque cérémonie commémorative où I’on a eu beau prodiguer les millions et multiplier les discours, la foule repart avec un vide au cœur ? Alors qu’il suffit d’une croix, d’une seule croix pour que nous soyons tous saisis ?

Malgré nos cœurs si lents à croire, n’est elle pas, Seigneur, votre Croix, la vraie parole et le vrai Signe ?