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A cause de l’angoisse même

28 décembre 2012
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« A cause de l’angoisse même », Messages de l’aumônerie générale, n° 16, 9 février 1946, p. 1.

A cause de l’angoisse même

OUI, c’est vrai, nous sommes certains que par milliers, les prisonniers, les déportés, seront en prières le 8 septembre prochain, à Lourdes.

C’est un espoir à cause de l’angoisse même de ces temps, c’est justement une certitude parmi tant d’incertitudes.

Incertitude des prix : le trajet est long et le tarif sera lourd pour nos budgets ouvriers. Et même ces prix ne risquent-ils pas d’augmenter ? Incertitude des temps : à lire entre les lignes des journaux, notre maigre ration de paix sera-t-elle prochainement diminuée ? Comment faire des projets parmi ces craintes dont personne n’ose parler, justement parce qu’elles sont fondées ? Rassembler cent mille hommes à Lourdes ? Beaucoup d’ici septembre prophétiseront des difficultés prévues et imprévues. Seulement les philosophes et les psychologues avaient tout prévu, sauf une certaine petite fille qui s’appelait Bernadette.

Seulement les chimistes avaient tout analysé sauf une certaine source sans valeur minérale, près d’une certaine Grotte. Seulement les techniciens avaient tout calculé, sauf que l’an dernier, sans aucun train spécial, et avec des hôtels sans draps, en cet été mil neuf cent quarante-cinq, Lourdes connaîtrait une affluence dépassant celle d’avant guerre.

La statue de Notre-Dame-du-Retour, avec son plâtre trop frais, déconcerte l’archéologue ; son cortège de pèlerins déchaussés déroute le raisonneur. Même le spécialiste des œuvres s’interroge avec scepticisme sur ces manifestations non prévues dans sa méthodologie, tandis que dans le fond de l’église, avec une régularité déconcertante, le confessionnal enregistre dix fois par heure le « retour » d’une brebis longtemps égarée, et prise tout d’un coup par cette Vierge de Boulogne... tant la Grâce, cette certitude, se moque des techniques.
Alors quand ceux des Stalags et des Lagers prendront la route, on comprendra ce qui s’est passé là-bas, et qu’aucun journal, aucun livre aucune conférence n’a encore réussi à dire.

Quand celui qui n’a pas mis les pieds dans une église depuis son retour, celui qui n’a été invité par personne, celui qui n’a même pas parlé aux siens de « son » pèlerinage, quand celui-là, au début de septembre, réalisera tout à coup le vieux projet entrevu sous le ciel de Silésie, il retrouvera sur les routes de notre pays incertain des milliers de camarades marchant vers la même certitude. Lourdes est la dernière étape d’un certain rapatriement.

Oui, c’est vrai, il y a plusieurs années déjà qu’elle est commencée la mise en route de ce pèlerinage ! C’est par milliers que des hommes, sans bruit, et sans discours, et sans réclames, termineront leur rapatriement devant la grotte de Lourdes.
Ce rassemblement du 8 septembre, ce rassemblement à Lourdes d’hommes en prières pour la PAIX est une certitude parmi tant d’incertitudes de ces temps.

Abbé Jean RODHAIN