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Mystique et administration

15 juillet 2017
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Jean RODHAIN, « Mystique et administration », Bulletin de liaison du Secours Catholique, n° 2, 15 février 1947, p. 1-3.

Mystique et administration

Les délégations du Secours Catholique reçoivent et recevront « de Paris » des notes d’allures très différentes. Elles s’étonneront que tel ou tel de nos services leur adresse des lettres remplies de cœur et d’affection, tandis qu’un autre service, plus administratif emploiera un style plus militaire.

Je tiens à m’en expliquer très clairement, afin d’éviter tout malentendu.
La cervelle est une matière molle tandis que le squelette est composé d’éléments rigides. L’un et l’autre se complètent. Un être composé uniquement de cervelle serait peut-être intégralement intelligent, mais il aurait – c’est étymologiquement vrai – l’aspect d’un mollusque.

Le squelette par sa rigidité même, soutient le cerveau et le situe à sa place dominante. Un cerveau est fait pour diriger. Mais il ne dirige plus rien quand il est dans l’alcool d’un bocal. Une mystique est indispensable pour animer. Mais elle n’anime plus rien quand on l’isole d’un corps vigoureux.

De même dans ce corps qu’est le Secours Catholique, la mystique et la charité ne tiendront, que soutenues et charpentées par une administration solide.

Si dans une délégation, les employés ne sont pas assurés, si, par négligence, les allocations familiales ne leur sont pas payées , la charité, alors perd tout son sens, et la mystique n’a rien à y gagner. On en arrive là quand on remplace l’administration par de la sentimentalité. A chaque organe sa fonction propre !
Plus le Secours Catholique prendra d’ampleur, plus cette administration devra être robuste. (Et robuste ne veut pas dire brusque). Nos responsabilités vont grandir : d’ici peu, si chacun travaille ferme, nous devrons distribuer des trésors considérables de secours. Dans ces distributions, nous ne devrons gaspiller ni une seule boîte de lait, ni un seul billet de 5 francs. Nous en sommes responsables. Et responsables devant la Mystique du Christ aimant.

Or, on ne surveille pas des stocks de marchandises, ni une trésorerie considérable avec des phrases tendres. Je ferais tout au contraire, pour que l’administration du Secours Catholique soit vigoureuse.

Les âmes tendres verseront trois larmes. Mais les comptables et les vrais responsables comprendront. Il suffira que chacun reste dans son secteur, et que les secteurs soient harmonieusement coordonnés.

Et qu’on ne vienne pas me raconter que ceci tuera cela et qu’en fin de compte l’administration éteindra la mystique.

Voyons l’Évangile, c’est toujours lui qui nous sortira des appréciations humaines.
Avez-vous jamais entendu qu’à Nazareth, le Christ Jésus -ce modèle des Mystiques- ait construit ses charpentes de travers ? J’imagine que ce charpentier divin prenait des mesures rigoureusement exactes avant de poser son poutrage. En quoi voulez-vous que la rigueur de Ses mesures ait fait du tort à son union hypostatique ?
J’imagine que ce Maître en Apostolat surnaturel donnait des coup de marteau qui étaient durs, sinon ce n’était plus des « coups de marteau » et que penché sur son établi, Il maniait le rabot autrement qu’en peigne fin, sinon il eut été garçon coiffeur, et non pas charpentier.

Ce cœur, ce cœur aimant plus que tous les autres cœurs a su administrer la « Maison de son Père », et -seul Parmi les quatre Evangélistes- c’est Jean l’Apôtre aimant qui le précise, le Christ pour y mettre de l’ordre employa des cordes, de vraies cordes (St Jean 11-15) qu’Il maniait, avec un style plus vigoureux que celui d’une circulaire dactylographiée.

Et même quand vient l’heure de modifier l’ordre de la nature par un miracle, cette fournaise d’amour y met quand même ordonnancement. Avant de multiplier les pains, Il prescrit l’inventaire exact des vivres (St Marc VI-40) ; Il fait ranger méthodiquement, les membres des délégations présentes par rangées de cinquante et de cent (St Marc VI-40) (St Luc IX-I4) et cette surnaturelle distribution se termine sur un classement méticuleux des stocks restants,(St Marc VI-43) - (St Jean VI-12), et une véritable statistique des rationnaires (St Marc XIV-21)-(St Luc IX-17)-(St Marc VI-44).

La coïncidence entre les Prophéties, ce modèle de « plan de travail », et leur réalisation par le Christ, est justement donnée comme une preuve de sa Divinité.
Croyez-vous que dans le plan divin de l’Amour déchaîné, l’horaire prévu n’a pas été rigoureusement observé. Croyez-vous que la Rédemption soit moins "surnaturelle" parce que le Christ a été minutieusement exact au terrible rendez-vous du Vendredi saint à trois heures.

Un squelette ne se dessèche qu’après la mort.

Habitués que nous sommes à l’entrevoir seulement dans sa rigidité et sa sécheresse, sous une vitrine de musée, nous portons un jugement hâtif sur ces ossements qui furent cependant aussi vivants que la cervelle ou le cœur.
Voilà pourquoi nous localisons naïvement l’activité noble d’un saint dans son seul cerveau, de même que nous isolons un épisode de sa vie qui nous semble, à nous, plus éloquent.

Le sang provenant des mains du Christ écorchées sur l’établi de Nazareth est le même que celui coulant sur la Croix. La fatigue du Christ ployant sous une poutre dans la construction d’une charpente est la même que celle de la troisième station du Chemin de la croix. Même personne, même intention rédemptrice même amour de l’Humanité, même corps. La Rédemption n’a pas commencé le Vendredi saint. C’est toute la vie du Christ qui est rédemption.

De même Saint-Vincent de Paul a fait une œuvre d’amour avec son cœur brûlant, « mais aussi à la force de ses poignets ». Voyez ses lettres, comme celles de la grande Thérèse d’Avila : elles bourdonnent d’activités très humbles, de détails très administratifs, de précisions fort matérielles.

La véritable administration participe à la même vie que le cœur d’un organisme vivant. Elle doit être intelligemment articulée bien sûr, mais d’abord solidement charpentée.

Le Secours Catholique sera surnaturel et aimant, et efficace dans la mesure où nous ne céderons pas à la sclérose actuelle qui a peur de tout ce qui est solide et fort comme l’Évangile.

Jean RODHAIN

Prêtre

Secrétaire Général du Secours Catholique