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La digue est rompue

10 juillet 2017
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Jean RODHAIN, «La digue est rompue », Messages du Secours Catholique, n° 21, décembre 1951, p. 1.

La digue est rompue

J'arrive d'Italie. Je reviens de la région sinistrée du Pô. Un mois après le désastre, malgré la baisse des eaux, il reste, entre Venise et Ferrare, une zone encore inondée de 43 kilomètres de long sur 22 de large : c'est la superficie de Paris avec sa banlieue totalement submergée. Sous une brume persistante, inattendue à la place du ciel d'Italie, j'ai suivi, entre le clapotis frémissant des deux côtés, la route étroite qui longe le « canal Blanc » parallèlement au fleuve jusqu'à la brèche. Ici, comme avec un bélier gigantesque, le flot a tranché l'énorme muraille à la verticale. Tout le désastre s'est déclenché en ce lieu : la digue est rompue.

Les uns accusent les ingénieurs, d'autres y voient un signe surnaturel. Comment s'est produite cette rupture ? Sans être un vieillard sceptique, je me demande s'il ne s'agit pas tout simplement d'un spécimen de la fragilité de nos entreprises terrestres.

Avez‑vous déjà visité un château‑fort qui soit encore intact ? Leur histoire se termine toujours par une brèche dans la muraille. Les Pyramides d'Egypte ont, été construites pour être inviolables ; c'est justement devenu un défilé de visiteurs. L'histoire de chaque frontière est l'histoire de ses violations. Dans les sables d'Orient sont enfouies vingt civilisations admirables, dont on ne peut plus rien admirer et dont pas un homme sur mille saurait en nommer seulement quatre.

Constructions, digues, défenses, tout cède finalement. Regardez comme chaque humain défend sa santé. Paradoxalement, on publie même un « Bulletin de santé » justement quand elle va céder. Et toutes les digues et précautions pour défendre les plus précieuses des santés ne tiennent jamais plus d'un siècle.

Elles cèdent toutes devant le poids d'une dalle funéraire.

Toutes les digues sont finalement rompues.

Et, cependant, la nature inlassable fait pousser ses arbres parmi les colonnades écroulées. L'Eglise l'imite inlassablement. Je viens de voir Rome remplie des missionnaires qui, l'un après l'autre, y parviennent d'Extrême‑Orient. Chacun apporte une précision nouvelle sur le démantèlement systématique des diocèses de Chine. Là‑bas, toutes les digues sont rompues.

C'est à Rome qu'au même moment l'Église plante de nouvelles racines. J'ai vu installer un nouvel arbre. J'ai assisté à la plantation de cette nouvelle organisation catholique de la Charité. J'ai participé au premier Conseil d’administration des Œuvres charitables du mondé entier. C'est une institution nouvelle dans l'Église. C'est une mise à l'ordre du jour de la Charité. C'est une fondation du Saint-Siège, dont chaque pays, dont chaque diocèse réalisera plus tard l'importance. C'est un lien de Charité entre les « Secours Catholiques » de tous les pays du monde. C'est une vitalité nouvelle qui atteint directement chaque lecteur de nos "Messages".

Les digues humaines de pierres juxtaposées finissent toujours par s'effriter, se dissocier, et se rompre. Au contraire, les racines qui se plantent et se ramifient tiennent bon, car elles ont en elles une sève qui vit et qui pousse.

Parce qu'elle possède une sève plantée sur le Christ, la Charité est toujours jeune : Elle ne passera pas.

J. RODHAIN.