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De Profundis

10 juillet 2017
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Jean RODHAIN, « De profundis.. », Échanges, n° XVII, Assomption 1954, p. 22-23.[1]

De Profundis

Encore un cas insoluble. C'est le septième depuis ce matin qui sort de mon bureau. Et à celui-là non plus je n'ai pu offrir de solution sérieuse : une hérédité sombre, une enfance dans les ruines d'un foyer, un mariage malheureux. Et maintenant à soixante ans un chômage définitif avec sur les bras trois enfants semi-infirmes. Pas l'ombre d'une condamnation. Mais pire qu'un casier judiciaire : si cet homme vit encore dix ans, sa misère sera pour lui plus rigoureuse que dix ans de prison. Culpabilité ? pas plus que vous, pas moins que moi. La cause ? Il n'y en a pas cent, ni dix, tout théologien et même l'élève moyen du catéchisme vous le dira : le Péché Originel, et la condamnation de l'humanité à ses conséquences : maladie, souffrance, travail pénible, mort.

J'y crois. Je suis d'accord. Mais je veux faire le total, je voudrais regarder le bilan : non pas comme on feuillette un registre de comptes : je ne le peux plus depuis que ces mots : maladie. souffrance, travail, je les vois et je les sens dans les regards de mes frères.

Le total, c'est d'abord les cent et les cent millions d'hommes qui en Chine et aux Indes meurent de faim. Et dans le reste du monde, les deux tiers de l'humanité qui ne mangent pas à leur faim. Ajoutez ceux qui se battent, ceux qui sont captifs. Cela forme déjà une masse terrible.

Ajoutez aussi, s'il vous plaît, en dehors des catastrophes et des calamités, la vie moyenne de l'individu. Celui qui survit jusqu'à soixante ans (il n'y en a pas le tiers) traîne une suite importante de soucis, de maladies, d'inquiétudes et il lui faut maintenant envisager le souci final qui est de mourir. Je veux bien qu'on me présente un optimiste (il y en a un sur cent) qui passe au travers avec le sourire. Je veux bien qu'on mette à part le saint auréolé qui a tout accepté par vertu (il y en a combien sur cent...? ). Mais je pense que, si l'on fait la moyenne avec l'esclave nègre, le fellah d'Egypte, le paria de l'Inde, et la mère de famille nombreuse de Billancourt, cette moyenne présente en chaque vie une majorité écrasante d'heures qui sont lourdes.

Voilà le bilan actuel. Mais il ne me suffit point. Ce n'est qu'une tranche étroite et instantanée de ce fleuve humain. A cette génération actuelle de deux milliards d'hommes, ajoutons les précédentes. Celles des vingt siècles de notre ère, ce qui fait cent générations de souffrance. Et reportons en ces colonnes les chiffres innombrables des générations de Babylone, d'Ur et des Pharaons. Si cette histoire dure depuis des millions d'années, mesurez, pesez, évaluez, considérez seulement la somme de souffrance humaine depuis notre père Adam. C'est vertigineux.

On donne six mois de prison à celui qui vous casse un bras, mais on ne punit pas ses enfants. Aucun tribunal humain, si rigoureux soit-il, n'oserait punir ses enfants, à fortiori ses enfants à naître plus tard. Si donc déjà les hommes ne font pas cela, puisque Dieu Amour a puni Adam, ses enfants et ses milliards de petits-enfants, par des milliards de siècles de souffrances variées de corps et d’âme, j'en déduis, puisque j'adore ce Père si bon, ce Juge si juste, que la faute d'Adam avait des dimensions qui sont pour moi vertigineuses. Quel crime, quelle malice dans le crime, quelles dimensions dans le crime chez ce petit couple Adam-Eve pour provoquer d'un coup un châtiment en chaîne auprès duquel l'arithmétique, l'algèbre et les réactions atomiques n'ont même plus de mesures comparables, châtiment porté à son comble dans la Passion et la mort du Fils de Dieu.

On me dit que vingt pêcheurs japonais effleurés, par la cendre d'un nuage atomique eurent la peau du cou et des mains impressionnée. Aussitôt, les journalistes du monde entier essaient de faire mesurer au lecteur moyen la force d'une explosion dont deux heures après les conséquences déteignent à deux cents kilomètres sur une barque et ses vingt occupants. Je reprends le raisonnement et mesurant les milliards d'humains qui des millions d'ans après, sont, non pas effleurés, mais brûlés jusqu'au fond du cœur et de l'âme et du corps par un coup que l'on appelle pour cela « originel », je demande qui peut même concevoir les dimensions et la nature d'une telle « explosion » originelle.

Je le demande avec vertige et effroi. Je le demande avec foi, car je crois de toutes mes forces au Dieu juste et bon. Mais ayant appris par la révélation l'histoire du Paradis terrestre, plus je mesure maintenant ses conséquences dans l'humanité, plus je suis pris de vertige dès que je calcule, ou que je contemple cette originelle cause de radiations et de dégâts se répercutant implacablement sans jamais s'amortir.

Parmi le cortège ininterrompu des victimes ce coup originel, il n'y a pas une seule halte dans le temps. Il n'y a pas non plus une seule exception dans les séries, ni pour une seule race ni pour une seule famille. Dans ce cheminement séculaire, la contamination a été totale et l'exception se chiffre par l'unité : une créature et une seule, par un privilège unique, fut préservée. Une créature et une seule surgit intacte et lumineuse de cet océan de l'humanité submergée dans sa boue douloureuse. Une créature et une seule regarde le Créateur sans cet écran de cendres et regarde les créatures sans baigner dans leur condition de boue. Quelle clarté dans ce regard. Quelles perspectives intactes et infinies dans ces yeux immaculés. Quel amour chez Marie pour l'humanité. Quelle compassion. Quelle passion. Quelle association à la Rédemption. Quelle médiation !

Nos modernes découvreurs du « sens de l'histoire » vont me blâmer de. ne pas savoir discerner les aurores sociales qui chantent une humanité améliorée. C'est exact. Je m'obstine à croire plus actuels que jamais David et tous les psalmistes criant vers le Créateur la misère de ses créatures : De Profundis clamavi ad te, Domine.

Et c'est par contraste avec notre misère noire que je devine mieux cette étoile du matin. Plus notre puits est profond, mieux elle m'apparaît comme porte du ciel.

Je le sais. Je le sais maintenant. Je n'ai plus besoin d'arguments pour comprendre Notre Dame. Je n'ai plus besoin d'images. Je sais. Et si je sais à quel point l'Immaculée intervient personnellement dans l'histoire la plus intime de chacun d'entre nous, je ne l'ai deviné que depuis l'instant où j'ai osé - de profundis - mesurer du regard ce gouffre du péché originel.

Monseigneur Jean RODHAIN,

Secrétaire général de l'Année Mariale.

 

 

 

 

 

[1] Hormis le titre et les sous-titres, ce texte est équivalent à : « "Présentation" de Marie en face de nos misères », Brochure de la Journée Nationale 1954, feuillet 4. (Note de l'éditeur)