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Lettre ouverte d’un ancien curé

13 juillet 2017
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"Lettre ouverte d’un ancien curé", Brochure de la Journée Nationale 1954, feuillet 1.

Lettre ouverte d’un ancien curé

Messieurs du Secours Catholique,

Votre Journée Nationale s’intitule Journée de Prières et de quête. Et vous rappelez parfois qu’il ne s’agit pas seulement d’une collecte. Et vous invitez le clergé à faire prier ce dimanche pour la Charité.

Mais vous rendez-vous compte de ce que cela veut dire, et signifie, et la gravité de ces trois mots : "Prier pour la Charité" ? Quand je prépare mes enfants au catéchisme, je sais d’avance à peu près où je vais. J’ai l’habitude des enfants. Quelques uns ont une bonne mémoire, dans les six mois, ils passeront leur examen sans broncher. Les autres sont moins éveillés. Une poignée seule demeure fermée et limite mon pronostic.

Quand je prépare une cérémonie, je sais aussi ce qui va se passer. J’ai un vicaire très doué pour faire chanter toute la nef, il a même une tendance supportable aux paraliturgies. Et je connais les époques de l’année et celles des occasions pieuses pour lesquelles je puis compter sur l’affluence de mes paroissiens.

Oserai-je ajouter qu’il en est de même pour les quêtes. Je puis en calculer d’avance le rendement. A part le meunier dont le billet de mille est régulier (mais qui, hélas, occupe irrégulièrement sa place du transept, attiré qu’il est par la chapelle d’un couvent voisin), je sais d’avance d’après la saison, la fin de mois, et le terme, le résultat probable de la quête. Même pour les quêtes extraordinaires. A ce propos, celle du Secours Catholique avait mauvaise presse au début. Nos gens n’aiment pas ce qui part ailleurs d’ici. Mais depuis que nous avons un représentant paroissial actif qui rend service, votre quête a doublé.

Tandis que "faire prier pour la Charité", c’est autre chose que de mettre cent francs dans la bourse du bedeau. La Charité d’une âme, c’est un mystère entre le Seigneur et elle. A Jérusalem, mille jeunes filles au cœur tendre n’ont pas bronché devant ce malheureux écroulé sur le chemin. Il n’y a eu qu’une seule Véronique. Et c’était cependant le Christ lui-même qui passait tout près.

Quelle main mystérieuse tient donc ce terrible bandeau sur les yeux d’hommes en d’autres domaines si clairvoyants. Quelle angoisse de ne pouvoir nous-mêmes libérer ces aveugles incorrigibles de l’égoïsme !

Ce regard lumineux qui sait regarder, et voir, et deviner, et reconnaître ce frère, mais c’est un don incroyable et secret de Dieu lui-même. C’est une grâce liée à la vie divine elle-même. Cela rejoint la Trinité. C’est à se mettre à genoux devant. C’est insondable. Et sa diffusion est un mystère qui m’effraye. Le plus gros propriétaire de ma paroisse, qui ne manque par les Vêpres, si j’ai obtenu de lui pour trois familles des logements jusqu’alors inemployés, mais c’est à la force de mon poignet que je les lui ai arrachés. Il mourra bientôt d’un coup au cœur, mais sans que son cœur se soit jamais ouvert, cet homme rangé, exact, époux correct et travailleur infatigable. Pourquoi cet honnête homme est-il resté imperméable à ce don ? S’est-il trouvé une âme pour prier le Seigneur afin que cet homme-là découvre la Charité ?

La Charité, voyez-vous, si nous savons, si nous savions la demander, celui qui ne refuse pas de donner le pain quotidien, mais je m’imagine qu’il se mettrait à la distribuer à pleines corbeilles. Vous voyez cela, une paroisse où les gens deviendraient tout d’un coup dans leur vie, et même dans leurs conversations, charitables ?

Seulement, ça ce n’est plus une question de quête, ni de cérémonie ni même de sermon.

L’an dernier, le lendemain de votre Journée Nationale, la Mamie est venue me trouver à la Sacristie. La Mamie a 77 ans, debout avant 5 heures hiver comme été, elle élève sans broncher, et sans un sou de rentes ni d’allocations, les gosses abandonnés qu’elle ramasse. Elle en a quatre pour l’instant.

" Not’ Curé, m’a-t-elle dit, j’ai donné dix francs hier pour le Secours Catholique. Mais la Charité c’est autre chose. Voici pour une messe. Vous la direz pour la Charité dans "la paroisse".

La Mamie vaut une douzaine de théologiens. Vous ne pourriez pas écrire un article là-dessus dans le Journal du Secours Catholique ?

Veuillez agréer, Cher Secours Catholique, etc...

Presbytère de M. s V., diocèse de St-D