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Au delà des réfugiés

12 juillet 2017
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Jean RODHAIN, « Au delà des réfugiés », Messages du Secours Catholique, n° 46, février 1955, p. 1.

Au delà des réfugiés

PENDANT trois semaines, du matin au soir, je n'ai fait uniquement, depuis les faubourgs de Saigon jusqu'aux frontières de Chine, que visiter un à un les camps des 600.000 réfugiés vietnamiens. Vous trouverez dans ce numéro quelques impressions notées vu jour le jour.

Depuis 1940, il y a quinze ans que je visite stalags les camps de déportés, déplacés ou réfugiés. Je commence, non pas à « avoir l'habitude », on ne s'habitue pas à la misère, mais je commence à pouvoir faire valablement des comparaisons.

Cet exode du Viet‑nam est singulier d'abord parce qu'il est inattendu. Il est contraire à toutes les prévisions. Relisez tous les volumes parus sur le Tonkin, relisez tous les articles de journaux d'il y a un an : tous signalent l'enracinement de ces populations sur le sol de leur rizière, leur attachement aux tombes de leurs ancêtres, la difficulté de recruter un soldat car il redoute de s'écarter de son village. Aucun écrivain n'a émis l'hypothèse qu'un jour, brusquement, 600.000 de ces paysans partiraient à 2.000 kilomètres au Sud. Or ils sont partis non pas chassés par un envahisseur, mais au contraire ils sont partis malgré les efforts diaboliques de l'envahisseur pour les relever. Pour le sociologue, pour l'historien, voici un phénomène imprévu. Même sans diagnostiquer les motifs de cet exode, je prétends que c'est un phénomène.

Deuxièmement, cet exode a un sens. J'entends quelques conférenciers s'évertuer à trouver quatorze motifs à ce geste. Quels que soient les motifs, je pose une seule question : ces gens partent de quel côté ? Ah ! si on avait vu dès l'accord de Genève donnant le libre choix de la région, 600.000 Vietnamiens du Sud se précipiter au péril de leur vie, par terre et par mer, vers les communistes du Nord, on aurait aussitôt exploité le référendum populaire, ce témoignage éclatant, contre notre civilisation, contre les Missions, contre un siècle de travail français : les Français ne peuvent pas rater actuellement la plus petite occasion de dénigrer et de démolir le travail de leurs compatriotes à l'étranger. Et je concède que l'exode de 600.000 hommes vers le Nord aurait eu ce sens.

Mais cet exode a eu lieu dans l'autre sens, alors concédez‑moi, s'il vous plaît, qu'il signifie autre chose. Comme les rats quittant le navire inquiétant, cette fuite éperdue marque un instinct populaire : ces gens ont reniflé un danger.

Tertio, ce danger n'est pas une bataille entre Armagnacs et Bourguignons. Ce danger, ce n'est pas une dispute entre deux tribus. Ce danger, ce n'est pas mon cher militant communiste de Billancourt tout pétri de civilisation latine, ce danger, c'est de retrouver déjà au Tonkin visiblement ‑ et plus au Sud invisiblement ‑ les mêmes méthodes de persuasion, d'asphyxie intellectuelle, d'emprise cérébrale que nous avons vu appliquer à Prague, à Berlin Est et à Budapest.

Banderoles, tam‑tam, discours, acclamations, l'envoyé de S. Em. le Cardinal Feltin ne s'est pas laissé tourner la tête par cette mise en scène. Elle avait sa part de gentillesse et sa part d'orchestration. Mais plus que des camps innombrables, je garde le souvenir de certaines confidences reçues à deux pas de la frontière viet. Ce prêtre vietnamien que j'ai connu à Paris, en 1934, nettement anti‑français. Il est resté depuis 1945 chez les Viets. Après dix ans de coexistence, il arrive épuisé à Haïphong : « C'est invivable », me dit‑il. De Lang‑Son, de Vinh, donc de zones tenues par les Viets, depuis cinq ou huit ans, voici des réfugiés. Ils ont fait l'expérience. Leurs récits sont l'écho exact de tous les récits de missionnaires expulsés de Chine. Période très correcte au début. Puis, tracasseries. Limitation des activités. Accusation. Tribunal du peuple. Séances de rééducation. Prison. Epuisement. Aveux. Prison. C'est un martyre sans gloire ni sang. C'est une autre civilisation. Tout est là.

* * *

Dans cinquante ans, le chemin de fer Méditerranée‑Niger sera enfin construit par 300.000 Bretons et Auvergnats enchaînés sous la conduite d'un chef mongol, avec cependant un millier de Parisiennes emmenées comme infirmières sous le knout d'une gracieuse Tartare.

Pour arriver à ce régime concentrationnaire, pas besoin de perdre encore une guerre. Sans aucune bataille, il suffit à nos bons Français de continuer a rester aveugles et divisés en face du monstrueux communisme oriental.

VOILA CE QUE J'AI VU LA‑BAS, AU‑DELA DES REFUGIES ET J'ESTIME QUE LA PLUS ELEMENTAIRE DES CHARITES C'EST DE VOUS LE DIRE TOUT NET.

Mgr Jean RODHAIN.