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La fillette aux vieux os

12 juillet 2017
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Jean RODHAIN, « La fillette aux vieux os », Messages du Secours Catholique, n° 51, septembre 1955, p. 1.

La fillette aux vieux os

Elle ramassait les vieux os. Elle ne savait ni lire ni écrire.

Elle n'avait même pas fait sa première communion. Elle ignorait le catéchisme, car sa famille trop pauvre, en avait besoin pour chercher le bois en forêt et pour garder les trois autres à la maison. Maison, c'est une façon de parler car, après cent misères, dont la moindre ne fut pas un injuste séjour du père en prison, leur logis n'était justement qu'un cachot désaffecté tant il était insalubre : les quatre enfants habitaient ce cachot avec la mère et le père. Ce père, afin de laisser aux siens un peu de pain, demeurait parfois au lit pendant les heures du jour pour supporter en silence la faim canine qui le tenaillait. Jean-Marie, le plus jeune des enfants, fut un jour surpris à l'église grattant les bavures de cire des cierges pour apaiser sa faim[1].

C'est de ce « bouge infect et sombre »[2] que cette gamine sortit un matin pour aller vers la forêt chercher du bois, et quelques os, pour les revendre à la chiffonnière du pays, Alexine Baron.

Elle revint avant midi les mains vides, mais avec une richesse à faire accourir le monde entier. J'oubliais, en effet, de vous préciser que cette fille sans première communion s'appelait (Sainte) Bernadette Soubirous. Et le monde entier accourt depuis cent ans vers la grotte et visite inlassablement le cachot « infect et sombre » où l'enfant rentra sagement après chacune des dix-huit conversations face à face avec Marie, Mère de Dieu.

Depuis cent ans, des millions de pèlerins défilent. L'an dernier, en quelques mois, ils ont dépensé 15 milliards de francs dans Lourdes. Pour accueillir à Lourdes ceux qui s'apparentent à Bernadette par leur pauvreté, Ie SECOURS CATHOLIQUE lance un appel afin de construire Ià une immense CITE-SECOURS[3]. Je suis tranquille sur les réponses généreuses qui viendront de partout.

Mais je ne suis pas tranquille de notre aveuglement en sortant ce matin de ce cachot resté intact.

Comment, pour déclencher un tel torrent de ferveur et de curiosité, pour révéler un tel message, la Mère de Dieu a choisi l'enfant la plus misérablement pauvre de cette pauvre bourgade ?

Comment est-il possible d’aller plusieurs fois à Lourdes (c'est mon cas) sans être saisi et bouleversé par ce geste du Ciel mettant le doigt sur la misère personnifiée : cette fillette ramassait les vieux os.

Sainte Bernadette, ouvrez nos yeux à la misère.

 

                                                           Le secrétaire général, Mgr Jean RODHAIN.

 

 

 

[1] Tous ces détails sont précisés dans le livre qui est, à l'heure actuelle, le document historique le plus exact : Ste Bernadette, par Mgr Trochu. Vitte, éditeur, 1955.

[2] Rapport du Procureur impérial de Lourdes au Procureur général de Pau. 1er mars 1858.

[3] Voir pages 4 et 5 de ce numéro.