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Le dernier convoi

18 juin 2017
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Jean RODHAIN, « Le dernier convoi », Messages du Secours Catholique, n° 63, décembre 1956, p. 5.

Le dernier convoi

NON, je n'ai pas vu le Cardinal Mindszenty, ni visité Budapest. Pendant les quelques jours où la Hongrie fut libre, je me suis accroché à un seul problème : comment acheminer les convois de secours demandés avec angoisse par tous les hôpitaux ?

La croisade des enfants

Dès le premier soir, l'avion de la Caritas Belge, qui devait me poser à Budapest, se voyait interdire l'accès de l'aérodrome. De Vienne, actuellement plaque centrale des secours, il ne restait qu'une issue : la route du Danube par Gyoer. A chaque catastrophe, on est conduit par les lois immuables de l'histoire et de la géographie aux mêmes lieux des batailles d'autrefois. Gyoer est le bastion avancé de l'Europe Centrale vers l'Est, célèbre par ses résistances aux Turcs. Trois de ses évêques sont tombés en protégeant la cité, le troisième réussit à protéger cinquante jeunes filles réfugiées et pourchassées par les Russes et j'ai vu la cour de l'évêché où il fut fusillé il y a aujourd'hui onze ans...

C'est à Raab (actuellement Gyoer) que j'ai accompagné le premier convoi de camions qui transportait en particulier les antitétaniques et les médicaments d'urgence du Secours Catholique, que Raab acheminait directement sur Budapest.

La seule difficulté était d'obtenir le visa, à chaque passage, des partisans hongrois. Ceci fait, il n'y a plus qu'à ralentir aux multiples barrages des routes. Ce sont les barrages classiques d'une guerre de maquisards. Des hommes avec des coutumes hétéroclites, calots ou toques de fourrure, abondance de mitraillettes. Mais, surtout abondance d'enfants (Je dis enfants et je ne dis pas seulement jeunes gens). Dans tous ces barrages, de nuit comme de jour, j'ai vu des garçons de 10 à 12 ans. De jour, tout le long de la route, nous avons été acclamés par la population. Les hommes mûrs étaient en retrait, et immobiles : dans leur réserve, on devinait la crainte des lendemains... Mais au premier rang, les enfants.

Des enfants sous-alimentés et qui réclamaient peu : ce que la plupart demandaient, c'était d'aller à Budapest. Pourquoi ? Se battre.

On cite par dizaines les gamins qui se sont sacrifiés en sautant sur des chars russes avec une bouteille d'essence dans chaque main. A l'hôpital central de Budapest, un garçon de 12 ans est amené, le bras droit brûlé par l'essence. Après un pansement sommaire, on le renvoie car la place manque. Le lendemain, on le ramène : c'est le bras gauche qui est brûlé à son tour ; l'enfant était retourné à la bataille des rues...

Dans une rue étroite de la ville, un char russe est aperçu par le conducteur d'un tramway. II stoppe aussitôt et tout les voyageurs disparaissent. Mais la rue est en pente raide. Une fillette de 14 ans remplace le wattman, desserre les freins, lance la machine et ne saute dehors que quelques mètres avant que le train écrase le char.

Ces histoires d'enfants, je ne les croirais pas, si je n'avais pas vu ces barrages d'enfants sur la route Vienne-Budapest. Cette révolution s'est répandue par les enfants et les jeunes. Et comme je demande à un vieux curé hongrois une explication, voici sa réponse « Les Russes ont imposé leurs manuels à toutes nos écoles. Nos enfants ont lu et appris les histoires des enfants-héros de Stalingrad et de Corée, leurs gestes, leurs méthodes de combat de rue. Les Russes ont déchaîné nos enfants. Ils récoltent ce qu'ils ont semé. »

Ceux de nos bons catholiques qui doutent de l'importance de l'école, ne pourraient-ils pas aller faire un petit stage en Hongrie ?

La libération du désespoir

Dès que la frontière est franchie, le premier village est pavoisé, mais sur presque chaque maison, à côté du drapeau national hongrois, un immense drapeau noir. Ici - et l'histoire se reproduit dans chaque village d'une manière analogue - le soir de la libération, la foule s'approcha de la mairie en chantant. Les policiers laissèrent Ie cortège arriver jusqu'au seuil, et, à la mitraillette, tuèrent net quatre-vingt-douze personnes. Une heure après, il n'y avait plus un seul policier vivant dans tout le secteur.

Le soir, quand nous quittons Gyoer, un spectacle extraordinaire scintille au fond de la vallée. Nous avions oublié que c'était la Toussaint et nous ignorions qu'en Hongrie cette nuit, toutes les tombes sont ornées de chandelles de suif. Plus de dix mille personnes sont agenouillées dans la nuit, parmi les tombes anciennes et toutes nouvelles. Ce sont des milliers de lumignons dans la brume. je n'oublierai jamais de ma vie cette nuit de Toussaint dans la vallée de Gyoer.

Je ne l'oublierai d'autant moins que j'étais le seul à voir la situation en sombre. Mes guides, des Hongrois de vieille souche, les pilotes de nos camions : des étudiants, des officiers de partisans rencontrés, étaient tous d'un enthousiasme délirant. La moindre objection aurait semblé une injure à leur victoire totale. « Les Russes ne reviendront jamais. »

Pour chaque convoi, la même route bordée d'une foule pleine d'enthousiasme.

Et vendredi, à l'approche de Gyoer, nous remarquons que la route est subitement déserte. Un motocycliste nous croise à vitesse folle avec des gestes auxquels nous n'attribuons pas d'importance. Trente secondes après, voici en face de nous une colonne de chars russes.

Comment un convoi très improvisé peut-il, sur une mauvaise route étroite, faire demi-tour en un instant ? C'est ce que je n'ai jamais compris, « Il est impossible que ces chars soient russes, affirment nos guides. Au village suivant, nous téléphonerons pour nous renseigner. » En fait, nous avons eu juste le temps de sauter du téléphone dans les voitures : les chars nous ont talonnés jusqu'au dernier centimètre de la frontière. Notre voiture est passée la dernière. Le rideau de fer est retombé.

Samedi matin, je suis retourné pour un nouvel essai : plus de soixante-quinze chars rangés en bataille, entourés de tout le matériel d'une division blindée. Mais dans les chars mêmes se trouvent des familles russes au complet avec femmes et enfants. Pourquoi ? Tous les hongrois sont affirmatifs : « Ils n'ont plus d'essence. » « Ils viennent « se rendre » à la frontière autrichienne. » « Ils seront nos prisonniers avant ce soir. » L'illusion est générale. Et, cependant, il est une réalité évidente : personne, même avec les meilleurs papiers diplomatiques, vrais ou faux, ne peut plus passer ici.

Dans la rencontre avec les Russes, nous avons perdu un camion avec cinq volontaires de la Caritas. Est-ce une erreur ? La chef de colonne n'a pas une hésitation : « Non, ils ont très bien vu Ies Russes, mais ils ont voulu passer à tout prix et porter les secours à Raab. Nous ne Ie reverrons plus... »

Samedi soir, un message parvient de Budapest : le Cardinal Mindszenty, avec l'accord formel des Russes, envoie une colonne de camions chercher des secours. C'est incroyable mais en fait, à 10 heures, la colonne se présente à la frontière. Les Russes sont véritablement d'accord, mais les camions ne devront pas dépasser la frontière d'un seul mètre. Il faut que de Vienne (60 km.) nous apportions tout le tonnage qui sera rechargé à la frontière sous surveillance des blindés. On accepte - que n'accepterait-on pas pour Ies agonisants de Budapest ? C'est même une occasion providentielle de visiter les hôpitaux de Budapest. Je partirai avec le convoi Mindszenty, vers les deux heures du matin. On vérifie les papiers : le Cardinal n'est pour rien dans le convoi. Je reste...

Je rentre en France, le rouge au front, je pense que, dans notre douce et riche France, nous ne pouvons pas avoir la conscience tranquille.

Après dix années d'esclavage, ce peuple hongrois, encouragé par toutes les radios américaines, s'est libéré un instant de ses geôliers. Vingt fois, cent fois, ces gens m'ont dit « Que faites-vous pour nous aider ? » Du monde libre, ils attendaient autre chose que des médicaments et des oranges.

La dalle est retombée. Nous ne pouvons pas dormir en paix. Et je supplie certains plumitifs qui ont montré tant d'aveuglement l'an dernier contre les réfugiés du Vietnam, de ne·rien écrire contre les réfugiés de Hongrie avant d'aller voir, eux-mêmes, sur place, le pays d'où je viens.

Dimanche dernier, fête du Christ-Roi, de chaque village hongrois, une procession solennelle a conduit les paroissiens jusqu’à la paroisse autrichienne vis-à-vis. Grand-messe triomphale dans l'unité retrouvée. Que le Seigneur ait pitié de cette foule retombée dans le silence.

Et maintenant les secours sont-ils impossibles ! Comment pouvez-vous imaginer qu'une frontière ou un rideau de fer soient des obstacles impossibles à franchir pour les anciennes Equipes de l'Aumônerie des Prisonniers Déportés ? Ce sera plus difficile, mais ce n'est pas cela qui nous arrêtera. Nos Equipes sont en place à la frontière. Aidez-les.

Merci.

Mgr Jean RODHAIN.