Vous êtes ici

Mine noyée et paquebots aveugles

13 juillet 2017
Print

Jean RODHAIN, « Mine noyée et paquebots aveugles », Messages du Secours Catholique, n° 61, septembre 1956, p. 1.

Mine noyée et paquebots aveugles

L'an dernier, la télévision a donné un reportage fort réussi d'ailleurs, depuis le tréfonds d'une mine de charbon. L'ayant appris, Sidoine, mon sacristain, homme crédule et direct, exigeait  qu'on installât sur-le-champ la « télévision » entre le grand orgue, la chaire et sa sacristie « pour des liaisons rapides pendant les offices ». Aucune de mes objections  techniques ou financières ne le décourageait. « C’est comme ça dans les mines », répétait-il, convaincu, « je l'ai lu dans les journaux ».

Mais à Marcinelle, deux cents hommes ont agonisé entre le feu, l’eau et la fumée, exactement comme les mineurs de l'Antiquité, sans un signal, sans un fil téléphonique, sans une liaison.

Du coup Sidoine excommunierait le progrès. Je pense plus simplement que beaucoup d'actionnaires des charbonnages de Marcinelle dorment mal la nuit depuis six semaines. L'obscurité de leur chambre à coucher les reporte dans leurs galeries inondées et silencieusement peuplées. Au tic-tac de la pendule, ils calculent interminablement leur propre responsabilité dans un équipement coupablement désuet. Chacun de ces actionnaires n'a pas su aimer ses frères au point de vouloir, pour eux, un équipement de sécurité. Carence de progrès ? Non. Carence de charité. Si chaque actionnaire de Marcinelle avait depuis dix ans aidé, fréquenté, visité les familles de mineurs, il aurait réalisé leurs angoisses, leurs dangers et sa propre responsabilité.

Le radar aussi est un instrument merveilleux. Dans le brouillard et la brume il devine l'obstacle lointain, le situe, le mesure, le palpe avec la précision d'un sculpteur sur métaux précieux. Seulement voici, équipés chacun de ce même radar dernier cri, deux splendides paquebots qui viennent se fracasser l'un sur l'autre exactement comme deux jeunes cyclistes étourdis.

Le splendide « Andrea Doris » gît au fond de l'Atlantique, et ses 2.000 passagers ont failli périr. Sidoine me demande pourquoi. Je n'en sais rien, mais Ies deux radars étant parfaits, on se demande si parmi les responsables chargés de les interpréter, l'un d'entre eux n'a pas eu quelques minutes d'inattention, d'énervement, d'insouciance, de légèreté. Celui-là, à cette heure, ne regrette-t-il pas amèrement sa défaillance. S'il avait aimé plus ses frères les passagers, n'aurait-il pas surmonté sa fatigue, sa lassitude, sa quiétude, et traduit aussitôt l'avertissement de son oeil-radar ? Carence de progrès ? Non. Carence de charité.

Les perroquets du marxisme[1] - et il y en a partout - s'en vont répéter que Ie Progrès supprime la Charité. Ayons donc le courage de leur faire rentrer cette erreur dans la gorge. C'est non seulement une hérésie théologique, c'est aussi une absurdité : au contraire, le Progrès donne à beaucoup des responsabilités agrandies vis-à-vis de leurs frères. Le technicien est fier de son outil puissant, il faut aussi qu'il sache que la vie de ses frères tient aux détails de cet outil. Et le plus coûteux, le plus lumineux des radars, n'est qu'un caillou aveugle si son responsable ne regarde pas ses frères avec charité.

« La Charité ne passera point » (saint Jean).

                                                                                               Mgr Jean RODHAIN


[1] Voir p.9 le récent avertissement de S. Exc. Mgr. Montini, archevêque de Milan.