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Jeudi-Saint, jour de charité

13 juillet 2017
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Jean RODHAIN, « Jeudi-Saint "Jour de charité" », Messages du Secours Catholique, n° 67, avril 1957, p. 1-2.[1]

Jeudi-Saint, jour de charité

La rénovation de la liturgie de la Semaine sainte est un évé­nement remarquable. Cette réforme a comporté des modifi­cations dans les textes, d'autres modifications dans les horai­res.

Mais le rétablissement du "Mandatum" est encore plus extraordinaire. Voici au cœur du Jeudi‑Saint plus qu'un amé­nagement de textes : c'est le rétablissement d'un signe de cha­rité dans chaque paroisse.

Ceci est remarquable, parce qu'on assiste de plus en plus à un effritement des signes : le spectaculaire baptême par immersion est depuis longtemps ramené à quelques gouttes d'eau sur le front. La communion sous les deux espèces a dis­paru en même temps. Le baiser de paix de la communauté primitive devient un privilège très simplifié réservé aux seuls clercs. On n'entend que fort rarement un prédicateur parler du culte des reliques. Les fidèles n'ont plus la dévotion aux reliques car ils ont une piété intellectuelle ou plutôt qui se "croit" intellectuelle parce qu'elle méprise les signes.

Cependant Notre‑Seigneur ‑ qui s'y connaissait en pédagogie ‑ a multiplié les signes visibles. Depuis l'étoile des Mages jusqu'aux ténèbres du Vendredi‑Saint, le Seigneur s'avance, dans une réelle mise en scène et sa parole est tou­jours soulignée d'un geste : tables des vendeurs renversées, pourceaux précipités dans l'abîme, sourd‑muet guéri après application de salive, textes écrits sur le sable.

Vous m'objecterez qu'il s'agit de mœurs orientales pour lesquelles la gesticulation est indispensable ?

Mais vingt siècles après, ici en France, quand Notre‑Sei­gneur envoie sa Sainte Mère parler à cette Bernadette qui n'a rien d'une Orientale, Marie ordonne aussitôt à celle‑ci de gratter la terre, de boire à la source, de manger de l'herbe. Soyez déconcertés par ces signes récents et précis, mais tenez­-en compte : Bernadette n'invente pas.

Ceux qui reviennent aux signes, ce sont justement nos contemporains si rapides à mépriser les signes religieux.

Cet intellectuel qui rougirait de se signer avec de l'eau bénite s'astreint pendant sa saison thermale à boire à heures fixes, avec une régularité monacale, une eau minérale, mesu­rée au gramme, qui n'est pas bénite du tout.

Cet avion ne partira pas sans que le chef pilote ait récité à haute voix ‑ et c'est une obligation rigoureuse et indispen­sable ‑ la liste des cadrans, manomètres et instruments. On entend, lui répondant en chœur, les copilotes et mécaniciens préposés à la vérification de chaque instrument. On croirait une litanie psalmodiée. Et c'est une longue litanie: au départ d'un "Constellation", cette cérémonie aux rubriques rigou­reuses dure plus de douze minutes ! C'est la "check‑list".

Ce malade entrant à l'hôpital s'astreint à toutes les rubri­ques méticuleuses de la liturgie chirurgicale moderne : asepsie, analyses, radio. Il est plein de respect pour ces rites. Les médecins de l'an 3000 regarderont peut‑être ces méthodes actuelles comme nous regardons les saignées et purgations du 15ème siècle. Mais en attendant, infirmières, laborantines, chi­rurgiens observent tous les rites d'une piqûre intraveineuse avec un respect du signe extérieur qui est une leçon pour les chrétiens soi‑disant libérés des signes extérieurs par une piété faussement intellectualisée.

Aussi, le rétablissement du "Mandatum" est un retour à la pédagogie du signe. Et les rapports de multiples diocèses montrent que dès la première année, ce signe a frappé les paroissiens : ils ont vu leur pasteur lui‑même à genoux dans le chœur et lavant les pieds des douze pauvres. Ils en ont été bouleversés. Et souvent le curé aussi. Car un acte accompli en chair et en os aura toujours plus de portée que la lecture d'un texte. Notre‑Seigneur n'a jamais distribué de prospectus : Il agissait. Même au siècle du cinéma et de la télévision, je crois au signe humain. Le jeune homme qui va dans l'hôpital visi­ter un Africain malade, apprend plus à son chevet qu'en deux heures de télévision sur l'Afrique.

Ubi caritas et amor. Deus ibi est : ce chant n'est pas allé­gorique. Ce "Mandatum" est plus qu'un signe et un symbole. C'est le Seigneur qui passe.

Quel rapport entre une œuvre de charité et le "Manda­tum" célébré dans sa paroisse ?

A. Dans l'immédiat:

Avant. ‑ Mais ces douze pauvres (ou ces douze enfants), pourquoi la Charité paroissiale ne leur offrirait‑elle pas un costume? Non pas un costume prêté pour la cérémonie, mais un vêtement neuf donné à cette occasion. Ils comprendraient mieux qu'il ne s'agit pas seulement d'un symbole, mais d'un acte réel de Charité de toute la paroisse.

Pendant la Semaine Sainte, pourquoi ces douze pauvres du Jeudi‑Saint ne seraient‑ils pas invités au repas de Pâques dans douze familles de la paroisse ? Ils seraient ainsi associés davantage à la vie de la communauté, et verraient dans le geste du "Mandatum" autre chose qu'un déchaussement spectaculaire.

Après. ‑ Ces douze pauvres n'ont pas de foyer ? Ou pas de logement ? Ou pas de travail ? Pourquoi la Charité paroissiale ne prendrait‑elle pas en mains, pour certains d'entre eux, leur relogement, leur embauchage, et s'ils sont des vieillards, leur hospitalisation ? Ainsi le rite rejoindra le réel, la liturgie retrouvera la Charité originelle.

B. Dans la formation spirituelle des charitables :

Au musée du Prado, à Madrid, un extraordinaire tableau du Titien représente le "Mandatum" du Jeudi‑Saint. C'est une scène de grand labeur. Deux apôtres s'entraident pour enlever leurs chausses. Des servantes apportent l'eau. Le Sei­gneur, genoux en terre, ne verse pas une goutte d'eau symbo­lique : il accomplit péniblement une opération de nettoyage et, comme tout ce que fait le Seigneur, cette opération il l'accomplit à fond. Si bien qu'un groupe d'apôtres reste hési­tant et déconcerté devant ce Dieu à leur service.

Quelle source de méditation pour les responsables de l'acti­vité charitable dans la paroisse...

Quelle réhabilitation des soins humbles, personnels et matériels...

Quelle proximité entre ce lavement des pieds et l'institu­tion de l'Eucharistie : les mêmes mains du Seigneur...

Quel rapprochement entre ce langage des mains du Sei­gneur et quelques instants plus tard son discours après la Cène...

Quelle invitation aux actifs charitables à se plonger dans les textes de saint Jean, le seul qui fut assez attentif pour recueillir et publier ces divines confidences du Jeudi‑Saint, ce testament de l'unité dans le Père, cette charte des charitables.

Oui, le "Mandatum" rétabli nous remet en évidence cette vérité ‑ le Jeudi‑Saint est vraiment le jour de la Charité, la vraie, la seule, la Charité du Christ.

Ubi Deus, ibi caritas et amor.

                                                                                              Mgr Jean RODHAIN

 

[1] Réédité dans : TAFDM, p.157-158. OCR effectué sur TAFDM. (note de l’éditeur)