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Noël pas neutre

13 juillet 2017
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Jean RODHAIN, « Noël pas neutre », La Croix, 24 décembre 1957.

Noël pas neutre

"Il faut conserver à cette Messe de minuit son caractère de stricte neutralité".

Cette énormité, j'entends encore ce haut fonctionnaire - d'une exquise politesse d'ailleurs - me l'asséner avec vigueur la veille de Noël 1944. Strasbourg était encore en danger. Mais dans Paris libéré, la royale chapelle des Invalides allait réunir les prisonniers rapatriés pour une première Messe de minuit solennelle. L'avant-veille, l'Aumônerie des Prisonniers faisait répéter l'ordonnancement : cortège des officiels, chorale, orchestre des Concerts Colonne. Minutage de la cérémonie. En raison de la présence annoncée du Chef de l'État, le Ministère responsable avait délégué un représentant chargé de vérifier les détails. Jusqu'à l'Agnus Dei tout se déroule sans observation. Au moment où je demande à l'organiste de prévoir un Choral de Bach pendant la distribution de la communion, intervention véhémente du fonctionnaire . "Pas de communion, c'est une cérémonie officielle. Pas de communion. Il faut conserver à cette Messe de minuit son caractère de stricte neutralité".

Il n'y eut pas moyen de le faire revenir sur sa décision. Il n'y eut pas moyen non plus d'amener l'Aumônier Général à la neutralité, et bien entendu le lendemain, comme aux Messes de minuit des Oflags et des Stalags, plusieurs milliers d'hommes communiaient à deux pas de Napoléon dans ce premier Noël d'une paix balbutiante...

Cette énormité d'un Noël neutre, nous y participons inconsciemment chaque fois que nous nous attardons sur les aspects de la Crèche.

Une naissance dans la paille, il y en a eu des milliers dans les caravansérails de Palestine. Des millions dans l'0rient, même celui de maintenant.

Une hôtellerie qui ferme sa porte à une famille, cela n'a rien - hélas – rien d’unique.

En décembre ou en juin, par le froid ou par l’air torride, un petit enfant avec sa mère loin du foyer, cela n’a rien – hélas – de rare dans le quotidien de l'humanité.

On peut comparer la Vierge à la ménagère au foyer, Joseph à l'émigré quittant son pays, toutes ces comparaisons sont boiteuses. Parce que finalement ce n'est pas un enfant comme les autres. il est unique, et incomparable. Le rôle de Joseph, aucun père ne l'a tenu depuis Adam jusqu'à la fin des temps. Il est incomparable. Le rôle de Marie, aucune femme ne l'a rempli, ne l'a approché : il est unique, elle est incomparable.

La paille, les bergers, les moutons, le bœuf et l'âne sont de charmants sujets poétiques et toutes les revues de mode peuvent broder à plaisir tous les contes de Noël avec de tels accessoires.

Mais si je regarde un instant, en face, cet enfant : j'ai le vertige. Dès l'instant où je sais, dès l'instant où je crois que c'est exactement le Créateur de tout, le Maître de tout, et le Juge de tous, alors tout disparaît. A sa lumière tout est blanc ou noir. A son regard, tout est bien ou mal. A son approche tous nos masques s'effritent, nos conventions disparaissent, nos écritures et nos chefs-d'œuvres ne sont plus que fumées. De la crèche de Noël à la Croix du Golgotha cet enfantelet démolit toute neutralité. Noël c'est exactement cela : une clarté plus aveuglante que tous les atomes déchaînés.

Pourquoi donc Seigneur sommes-nous donc toujours des aveugles incapables de comprendre votre lumière ?

Pendant des millions d'années, des millions d'hommes ont tâtonné dans les cavernes sans vous connaître.

Depuis Abraham, des millions de Juifs fidèles vous ont espéré sans vous voir autrement qu'à travers les prophètes de l'Ancien Testament.

Nous voici aux premiers jours (car un siècle n'est qu'un jour à vos yeux, Seigneur) de votre Eglise débutante. Vous patientez depuis le crime d'Abel et vous patienterez jusqu'au dernier jugement.

Pourquoi donc prétendons-nous tout guérir, et nous impatientons-nous chaque fois que l'humanité se montre sous son jour véritable ?

Pourquoi, à chaque nouvelle du journal, trouver une inquiétude nouvelle ? Qui donc sait encore regarder le lys des champs et prendre le temps de considérer les oiseaux du ciel ? Qui sait donc tout regarder à votre seule lumière - si vive, si pénétrante, qu'il ne reste plus qu'ombre ou clarté - sans aucune "neutralité".

Une créature - une seule - a vu clair à Noël. Une seule créature - une seule - n'avait aucun écran, aucune tache, aucune brume entre son regard et votre Présence.

Si nous vous demandions - Notre-Dame immaculée depuis votre Conception - de savoir exactement regarder dans la nuit -dans la foi - la vraie lumière de la Crèche de Noël.

Mgr Jean RODHAIN