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Exactement

18 août 2017
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Jean RODHAIN, « Exactement », Messages du Secours Catholique, n° 75, février 1958, p. 1.

Exactement

L'AN prochain le monde va fêter un centenaire : c'est en effet le 30 août 1859 que près de Titusville (Pennsylvanie) le « Colonel » Edwin Laurentine Drake eut l'idée de chercher le pétrole sous terre. Par une chance unique et inouïe il trouva ce pétrole à 23 mètres seulement de profondeur. Ce fut aussitôt la course à l'or noir, l'origine de toute l'industrie pétrolière : l'automobile et l'aviation ne seraient pas ce qu'elles sont aujourd'hui sans l'essence de pétrole. Un siècle de progrès industriel a son origine en 1859.

A ces hommes du 19ème siècle ainsi ennivrés de techniques réussies, le Créateur faisait apparaître la plus singulière des créatures leur montrant une autre source et leur apportant un autre Message : à Lourdes, l'Immaculée parait : Quand ? En 1858, un an avant le pactole-pétrole, exactement.

La doctrine communiste a débordé avec un rayonnement mondial il y a 40 ans, dès l'instant où elle prit corps d'une manière gigantesque par la Révolution russe en 1917. 1917, c'est Fatima : je ne suis jamais allé à Fatima et je suis toujours resté un peu déconcerté par les récits de ses voyants. Mais quand je découvre qu'à Fatima Notre-Dame réclame des prières pour la conversion de la Russie, je reste ébloui par la date de Fatima : 1917, exactement.

Le journal de ce matin annonce qu'au Hoggar en plus du pétrole, en plus des diamants on vient de découvrir du platine. Géologues, pétroliers, chercheurs affluent au Hoggar. Invariablement leurs pistes les conduisent vers son centre spirituel inévitable, cette tombe nue de l'ermite pauvre. Le Père Charles de Foucauld les avait tous précédés. Et le centre d'une richesse fabuleuse à découvrir, c'est en y versant son sang, signe de pauvreté, qu'il l'avait marqué, bien avant tous, exactement.

Ainsi le Seigneur marque et souligne sa Charité envers nous par des signes exacts qui correspondent toujours à des heures ou à des lieux de notre humaine histoire. Jérémie, Saint François, le Curé d'Ars, Bernadette arrivent exactement à l'heure et exactement aux dimensions des hommes de cette heure.

Parce que l'exactitude de la Charité n'est pas seulement une question d'horaire. Exact veut dire conforme. Cette conformité est aussi question de mesure.

Si j'arrive à des obsèques à l'heure juste mais avec un cœur sans compassion, ma charité n'est pas exacte.

Cet hospice sert ses malades avec de la vaisselle ébréchée sur des débris de toiles cirées achetées il y a cinquante ans : cela relève de l'archéologie et non plus de la charité.

Cette Institution a des couloirs poussiéreux et des vitres sordides. Elle aura beau avoir un horaire strict : je dis que sa Charité n'est plus exacte et la baisse de ses vocations lui prouve d'ailleurs que son style n'est plus conforme, n'est plus exactement conforme au rythme de la jeunesse de 1958.

A un prince de l'Église, des moutards présentaient l'autre jour « une motion sur l'Algérie » en expliquant : « Nous nous sentons responsables du monde entier ». « Soyez d'abord responsables de vos cahiers d'écoliers et de vos notes d'examens », leur fut-il vertement et paternellement répondu.

II ne manque pas aujourd'hui de cervelles qui se prennent pour Colbert, Richelieu ou Christophe Colomb. A les entendre une fois on est ébloui. La seconde fois on est inquiet. La troisième fois on reconnaît dans leurs discours les propres phrases de leur journal ou les bribes d'une conférence mal entendue et mal digérée. Ils savent tout, mais sont incapables de nourrir leur famille ou d'éduquer correctement leur marmaille.

Cœurs sans boussole, ils sont aussi loin d'une exacte charité qu'une horloge sans cadran est éloignée de l'exactitude. Ce n'est pas le ressort qui suffit, il faut aussi le balancier.

La veilleuse de l'hôpital, le père de famille devant son budget, le patron en face de son bilan, le tourneur auprès de son micromètre, ils cherchent l'exactitude.

Or voici que s'avance un cortège qui va être pour l'exactitude de notre charité un examen de conscience.

Vers Lourdes, pour le Centenaire, se forme déjà cet interminable cortège. Il submerge tout. Et je n'aperçois plus les magasins ni le reste. Avec les malades visibles vous reconnaissez peu à peu ces visages de plus en plus graves au fur et à mesure qu'ils  approchent de la Grotte. Ils ont beau avoir des faces américaines ou hindoues, on devine que ce qui les a mis en route c'est autre chose que la curiosité. Chacun a son drame et chacun sa propre pauvreté. Il suffit d'être une soirée au confessionnal ou une heure aux aguets près du Gave pour découvrir la faim terrible de cette foule dont la misère n'a cure de toutes nos techniques,

Cette foule attend tout de Notre-Dame, et le reste de la Charité de ses enfants.

Saurons-nous être des enfants exacts pour correspondre à l'attente de cette foule ? Remarquant que si Edwin avait planté son forage à quelques mètres à droite ou à gauche, il n'aurait jamais trouvé cette crevasse, l'historien de Drake[1] admire cette « faille providentielle » par laquelle le pétrole était monté de ses pièges profonds « à la rencontre de Drake, comme un bras amical ».

A quoi aurait-il comparé la source de Lourdes ? Car Lourdes n'est pas un bras tendu et aussitôt retiré. Lourdes n'est pas un fait de 1858, ni une parenthèse d'un ciel entrevu entre 18 Apparitions. Comme l'Évangile, c'est un commencement. Lourdes, c'est maintenant.

Et le rendez-vous pour comprendre et aider est marqué sans cesse à l'heure de notre propre montre, et exactement. Ce qui me fait peur, dans ce Centenaire, c'est qu'il va nous obliger, chacun, à un terrible examen de conscience...

Mgr Jean RODHAIN.

 

[1] « La Vie ardente de Drake, le colonel », par P. Morel. Sun, éditeur 1957.