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Lourdes, cette internationale ou Contraire à toutes les règles de la bonne publicité

18 août 2017
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Jean RODHAIN, « Lourdes, cette internationale, ou contraire à toutes les règles de la bonne publicité », Pax Christi, 6 février 1958.

Lourdes, cette internationale ou contraire à toutes les règles de la bonne publicité

Un paquebot de pèlerins viendra d'Australie. Trois bateaux complets du Canada. Sur cet afflux international à Lourdes, les journaux débordent de statistiques. Combien de pays ? Pour le Centenaire, 4 millions, 5 millions de partout ? Et puis après ? Je prétends qu'en soi, cela ne prouve rien. A Bruxelles pour l'Exposition, il y aura des foules aussi nombreuses et aussi bigarrées.

Oui, mais à Lourdes, ces foules donneront le spectacle de l'unité. Venues de Madrid ou de Rio, elles chanteront le même Credo. Ces cortèges parlant toutes les langues réussiront à ne chanter que le même Ave Maria. Très bien. Mais au Festival de Salzbourg, Mozart aussi fait l'unanimité. Et si l'on parle de la foi, je prétends qu'à Rome la nef de Saint Pierre donne le spectacle permanent d'un carrefour universel. Il suffit d'avoir assisté à une audience solennelle pour saisir l'unité internationale de l'Eglise. Il suffit même d'un camp de prisonniers, avec tout d'un coup la simple messe basse où le latin devient l'unique facteur commun de gens qui ne s'entendent sur rien d'autre.

Tandis qu'à Lourdes, la Vierge Marie n'a pas parlé en latin. Dans ce paysage français, dans ce cadre français, s'adressant à une de nos compatriotes, la Vierge Marie, cette Mère universelle, a parlé patois. Et uniquement patois local. Et il fallait qu'ensuite le Commissaire de police ou le minutieux Curé Peyramale retraduise en français ce langage rustre et rural, le seul employé dans ce dialogue.

Seulement dans ce patois inconnu de l'Unesco et des Académies, dans ce patois qui n'est parlé que d'une minuscule poignée de paysans de la vallée du Gave, Notre-Dame a dit – en patois - deux mots qui ont tout déclenché.

C'est en se nommant l'Immaculée Conception, qu'elle a tout déchiré. Elle a déchiré la toile de fond, le rideau de fer, le mur opaque qui borne tout un siècle en progrès. Ce que ni les microscopes, ni les télémètres, ni les plus perspicaces des radars ne savaient déceler, elle l'allume d'un coup comme la plus fulgurante des évidences. Elle est Immaculée. Elle est seule Immaculée, et nous ne le sommes pas.

La Cour d'Assise ne voit pas clair devant celui-ci qui est allé si loin dans la nuit. Aux yeux de l'Immaculée, le plus petit péché est une aberration consciente. L'habitude du péché devient une aberration inconsciente. Elle seule, préservée de l'originel péché et de l'originel aveuglement, elle seule voit exactement l'ombre du péché et cette nuit où le pêcheur s’enfonce d'autant plus qu'il ne sait plus, ou ne veut plus ouvrir les yeux.

Caïn tue Abel. Et ça continue. Et en 1958, chaque matin mille Caïn tuent ou écrasent ou supplicient mille Abel. Mais ça a commencé par Caïn : ça a été la première preuve que l'héritage tout neuf du premier couple était déjà vicié. Vicié, c'est-à-dire le Péché Originel.

Cette blessure profonde, cette propension au mal, cette myopie monstrueuse qui nous fait tous marcher à tâtons et sans cesse trébucher. Elle, et elle seule, dans l'interminable flot humain a été préservée. Elle seule voit clair. Elle peut, bénie entre toutes les femmes, se promener dans cette boue sans que sa robe soit atteinte, entrer dans une Grotte et se laisser entrevoir, revenir à l'heure de notre mort - et attendre inlassablement le retour de ces enfants qui sont tous égarés et prodigues.

Et voilà pourquoi ceux qui ne comprennent plus vont vers elle. Et voilà pourquoi ceux qui voudraient voir au delà de leur télescope vont vers la Grotte. Et voilà pourquoi ceux qui voudraient autre chose que l'histoire de Caïn et Abel s'embarquent vers Lourdes.

Comme dans le désert, les pistes décelées, les traces déchiffrées convergent toutes immanquablement vers le point d'eau. Comme dans la prairie, les fleurs des champs se tournent toutes - immanquablement - vers le soleil levant.

Ainsi ce troupeau humain aura beau être truffé de faux prophètes et gavé de tonnantes découvertes, son instinct spirituel cherche et devine - immanquablement - la source et le cierge, le message et l'enfant, la Grotte sans bruit et ce dialogue en patois. Ils viennent, ils accourent. Ils n'ont pas besoin d'un lexique ni d'une explication. Ils peuvent être anglo-saxons ou bien congolais. D'instinct, ils comprennent et ils savent. Cette Dame qui n'a pas notre péché, elle a le secret du monde entier. C'est elle l'Internationale, la vraie. C'est elle la Paix, la vraie.

On dépense des milliards pour lancer une marque de lessive ou d'apéritif, ou une station d'hiver. Ici tout le contraire. Sans publicité aucune, Lourdes est une enseigne qui pour 1958 envahit tout. Et les agents de publicité sont comme ces généraux aux yeux écarquillés devant leur armée que l'ennemi a tournée malgré leurs prévisions. N'ayant pas eu à lancer Lourdes, la publicité stupéfaite s'appuie, se base sur ce mot de Lourdes pour vendre n'importe quoi. Curieux phénomène.

Mais alors, qu'y a-t-il donc à Lourdes de si attractif, de si universel ? Derrière ces quatre phrases de patois local, dites-moi donc, Messieurs, ce qu'il y a ...

Mgr Jean RODHAIN