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A quoi ça tient

18 août 2017
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Jean RODHAIN,  « A quoi ça tient… », Messages du Secours Catholique, n° 78, mai 1958, p. 1.[1]

A quoi ça tient

Naaman[1], Général en chef du roi de Syrie, était lépreux. De sa dernière guerre contre Israël il avait ramené une esclave juive. Elle faisait le ménage chez sa femme et un jour elle indiqua à celle-ci l'adresse d'Elisée, comme capable de guérir Naaman. Aussitôt Naaman part pour Jérusalem muni d'une lettre de son roi d'Israël et muni aussi d'honoraires pour le guérisseur : dix talents, dix mille écus d'or et dix gandourahs. Tout est prévu ...

Que fait le roi d'Israël devant cette démarche respectueuse et confiante ? Il croit que Naaman se moque de lui et lui cherche querelle. Colère. Incident diplomatique. Tout se gâte. Elisée survient à temps, apaise le roi d'Israël et rédige pour Naaman une ordonnance.

Tous est réglé. Mais de nouveau tout se gâte. Naaman trouve la recette trop facile : se plonger 7 fois dans le Jourdain. Il s'attendait à des talismans plus compliqués. Il se met en colère. Tout se gâte à nouveau. Mais les secrétaires de Naaman l'apaisent. Il se baigne enfin. Il est guéri. Tout s'arrange. Il se convertit du même coup au Dieu d'Israël. A quoi ça a tenu ? Deux impatiences ont successivement failli empêcher et le miracle et la conversion. A quoi ça tient ? L'Église, cette incomparable pédagogue sait ce qu'elle fait en nous lisant[2] ce récit au milieu du Carême pour faire jeûner notre irritabilité ...

Restons en Syrie. Voici à Damas, Ananie donnant le baptême à St Paul. Ils vont rester liés pour la vie. Mais à quoi cela a tenu ?

Le Seigneur avait tout préparé. Et pour l'un et l'autre Il avait multiplié les prévenances jusqu'aux miracles.

Miracle pour Paul : pour Paul jusque-là persécuteur, le Seigneur l'arrête sur la route, lui apparaît étincelant de gloire et de soleil, lui parle dans le secret de l'âme, et lui donne rendez-vous à Damas.

Miracle pour Ananie : pour Ananie, le Seigneur lui donne dans sa demeure de Damas une vision, l'interpelle, lui indique l'adresse de Paul, la rue, la maison, lui dévoile sa conversion, sa prière, et lui révèle que c'est à lui Ananie qu'il donne mission de baptiser Paul. Tout va bien. Tout est réglé. Non. Tout craque. Ananie a des «préventions» contre Paul. Il fait des objections à cette rencontre[3]. Il faut que la vision se prolonge, que le Seigneur insiste, qu'Ananie soit détendu. A quoi ça tient ...

Dans la banlieue de cette grande ville d'Extrême-Orient la marchande de poissons, païenne véhémente et véhémente païenne, distribuait chaque soir les restes de son étal aux chiens du quartier. Chaque soir ils étaient exacts, nombreux, vociférants et bousculaient la poissonnière. Tous sauf un, exact lui aussi mais réservé attendant sa ration, ne se battant pas, et avec dans les yeux un éclair de merci. Au bout d'un an la poissonnière apprit que c'était le chien du missionnaire. Au bout de deux ans, elle dit : "Si ce chien est si bien, cette religion ne doit pas être mauvaise."

Elle fit visite à la paroisse. Au bout de trois ans elle reçut le baptême. A quoi ça tient !

On me reprochera cette histoire de chien. Mais pour l'instant Midi, mon chien, est couché à mes pieds. Il m'a été fidèle depuis des années. Moi je ne lui ai pas toujours été fidèle. Nous avons même été en froid un certain temps. Aujourd'hui il est vieux, et depuis huit jours il décline vite. Pour ses dernières heures, instinctivement il est venu - ce qu'il ne faisait jamais - s'allonger immobile devant mon bureau. C'est son pauvre regard qui m'a poussé à dévoiler cette histoire, d'une apologétique discutable, du chien de Shanghai...

Un prédicateur de bon sens affirmait que le nombre de péchés d'une communauté dépendait de la sœur cuisinière, car quand on est mal nourri on a la dent dure. A quoi ça tient ? Le commissaire Jacomet et le Curé Peyramale auraient peut-être agi autrement avec Bernadette s'ils n'avaient pas eu mal au foie le jour de la première rencontre.

La conversion de Naaman n'a tenu qu'à un fil comme l'acceptation d'Ananie. Et dans les deux cas ce fil barrait la route à la grâce. Ces gens étaient de haute vertu, mais avec le bésicle du soupçon et de la défiance mal accroché sur leurs yeux : c'est plus aveuglant que mille fils d'acier.

Mettez dans un bocal des âmes pures comme des anges, enfermez dans une administration les spécialistes les plus compétents, groupez dans une équipe les gens les plus généreux, cela ne donnera que des déchirements à huis clos, s'il n'y a pas chez chacun (et chez chacune) une once de cette petite charité estimante qui regarde les autres avec des yeux de chien fidèle.

A quoi ça tient ....

Mgr Jean RODHAIN

 

 

[1] IVème Livre des Rois. Chap. V, 1-15

[2] Epitre du lundi de la 3ème semaine de Carême

[3] Actes des Apôtres IX, 1-21


[1] Réédité dans : DM, pp.109-112.