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Lettre pastorale d'un archimandrite lunaire

21 août 2017
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Jean RODHAIN, « Lettre pastorale d'un Archimandrite lunaire », Messages du Secours Catholique, n° 91, septembre-octobre 1959.[1]

Lettre pastorale d’un archimandrite lunaire

Mes bien chers frères,

Cette petite boulette de papier métallique que nous ont envoyée nos frères de la Terre a ému quelques-uns de nos diocésains et Nous avons jugé opportun d'y consacrer notre lettre pastorale.

Certes, nous étions déjà en relations avec plus de quatre cents planètes fort éloignées dont les habitants correspondent depuis toujours avec nos chers luniens. Mais de cette Terre, cependant si proche, c'est le premier message. Ce fait-divers a provoqué aussitôt tant d'enquêtes de nos savants, que les gazettes vous ont, depuis peu, abondamment documentés sur ces insectes verticaux, nos frères de la planète Terre, sur les outils dont ils se servent, et sur les mœurs de leurs quatre familles principales, chacune colorée différemment.

Aussi l'objet de notre lettre sera d'attirer votre attention sur le comportement de ces frères terrestres vis-à-vis de notre seul et unique Dieu Créateur.

Le premier phénomène que nos enquêteurs religieux ont observé chez eux est une curieuse tendance originelle à se croire seuls et uniques au monde. Dès le début de leurs races, une d'entre elles, appelée dit-on l'Israélienne, se crut la seule valable et elle avait d'ailleurs des raisons pour cela puisqu'elle était "le peuple élu de Dieu". Ensuite, autour d'un de leurs lacs minuscules, appelé en leur langue "Méditerranée", une de leurs civilisations s'imagina à son tour la seule humanité existante. Quand plus tard, leurs vaisseaux découvrirent d'autres lacs, d'autres terres et d'autres humains, ils s'enfermèrent à nouveau dans la même aveugle solitude et décrétèrent que leur globe était le seul globe habité de l'Univers infini.

Rien ne leur ouvrit les yeux, et ceci malgré tous les avertissements. Ainsi, ils avaient proclamé que leurs océans ne contenaient des poissons qu'à la surface, car, affirmaient leurs savants, le poisson ne peut vivre en dessous de 100 mètres. Un beau jour, je ne sais lequel de leurs ustensiles descendit à 3.000 mètres et y rencontra des poissons, mais des poissons "autres" adaptés à la pression et à l'obscurité de ces profondeurs. Un expert suggéra aussitôt que sur Mars et Vénus, il pourrait de même exister des humains "autres", adaptés à ces atmosphères différentes. Pour cette incongruité, cet expert faillit être brûlé vif. Il ne fut plus jamais question de nos frères de tous les astres et nos frères terriens se renfermèrent une fois de plus dans cette prétention monstrueuse de solitude.

Aussi Nous avons pensé qu'il serait juste et raisonnable, mes frères, de prier pour ces hommes de la Terre, afin que le Seigneur éclaire leurs cœurs et qu'ils regardent enfin vers les autres planètes pour louer le Créateur de ses multiples créatures et prier avec nous tous dans une même louange.

Deuxième sujet d'étonnement. Si nos frères terriens sont affligés d'un tel aveuglement, par contre, ils possèdent un privilège si extraordinaire que Nous hésitons même à vous en exposer la réalité.

Vous avez appris dans nos catéchismes lunaires, avec quelle somptueuse générosité, notre commun Créateur a suscité en chacun des astres une humanité spéciale, avec pour chacune, un développement différent de prévenances et de grâces. Cette diversité dans les relations du Créateur avec chacune des races planétaires présente un éventail aussi merveilleux que celui de nos géantes fougères ou des coléoptères de nos cratères.

Mais, sur cette Terre, vient de se produire un coup de la grâce divine qui, nulle part ailleurs, ne s'était jusqu'ici précisé avec un tel éclat. Pour vous en faire part, il faut d'abord, nos très chers frères, que Nous vous expliquions la curieuse manière dont nos frères terrestres calculent le temps. Comme nous, ils comptent par années, mais leurs années à eux correspondent à peu près à une seule de nos heures lunaires. Par conséquent l'évènement en question s'est produit il y a trois mois exactement (ce qui chez eux correspond au chiffre formidable de 1959 ans terrestres).

Voici ce dont il s'agit. Leur race humaine connut une longue période d'obscurité. Leurs familles vécurent dans des cavernes et des cités lacustres et dans l'ensemble demeurèrent assez éloignées de la notion de Dieu, en raison d'une sombre histoire de pomme et de serpent sur laquelle, nous devons l'avouer, notre documentation, est encore fragmentaire.

Puis, tout à coup le Seigneur Dieu, le nôtre, le seul, envoya son Fils unique sur cette planète privilégiée. Il ne fit qu'y paraître un clin d'œil - pour les Terriens, cela donnait 33 de leurs années. Et Il mourut sur un gibet en forme de croix. Les Terriens appellent cela Rédemption, et ceci n'est pas sans analogie avec le comportement de notre commun Seigneur en certaines des autres planètes de notre admirable Univers.

Mais où tout se singularise, c'est qu'avant d'expirer sur ce bois, en signe de charité, ce Fils de Dieu lava les pieds de ses apôtres terriens et leur partagea le pain. Mais ce pain, c'est Lui. Il est présent. Il est réellement dans ce pain dès que celui-ci a été consacré.

Le Fils de Dieu présent sur une planète, nous n'avons certes jamais eu encore ce privilège inouï. Les Terriens, pendant leur longue histoire, même avec leurs grands personnages sacrés qu'ils appellent Abraham, Isaac et Jacob, eux non plus n'avaient jamais eu cela. Mais cela leur est arrivé hier : il y a trois mois (et donc pour eux presque 2.000 ans.)

Ce fait est tellement nouveau, qu'il n'est pas encore connu. C'est trop récent. On estime qu'à peine 1% des Terriens ont appris la nouvelle, la Bonne et Grande Nouvelle.

Mais ici, nos très chers frères se produit un phénomène encore plus déconcertant.

Cette présence dans un pain partagé, cette présence réelle de Dieu sous les apparences d'un pain, vous allez supposer qu'elle est localisée dans le temps : un jour par an, par exemple. Vous allez imaginer que le Seigneur a localisé sa présence dans l'espace, par exemple dans la capitale des fidèles de cette planète. Vous devinez aussitôt l'afflux de pèlerins que provoquerait à date fixe, en ce lieu unique, ce Dieu présent.

Mais détrompez-vous, il n'en est rien. D'après tous les renseignements concordants, ce privilège inouï accordé à notre sœur la Terre ne serait point localisé. Ce pain consacré, cette présence "eucharistique", comme ils la désignent, est multipliée. Ce pain est un pain partagé. Cette présence est effective dans chaque église de chaque ville et à chaque heure de chaque jour. Bien mieux, certains osent soutenir qu'en une de ces villes, située au bord d'un ruisselet nommé Seine, un seul pâté de maisons contiendrait une telle densité de communautés religieuses avec chapelle et oratoire, à un tel point que l'on trouverait tous les vingt mètres un tabernacle avec chaque fois cette divine Présence.

Nous n'en savons pas plus.

Il faut, bien entendu, replacer ce privilège inouï dans le cadre de la vie "terrestre" et de nos communes contingences. Nos frères de la Terre gardent leurs soucis du pain quotidien qui sont les leurs comme ils sont les nôtres.

Mais imaginez, mes frères, la ferveur de nos frères terriens vivant parmi de tels privilèges.

Ou bien c'est faux, alors n'en parlons plus.

Ou bien c'est vrai et ils n'y songent pas, mais c'est impensable.

Mais ils le savent et, à genoux sans cesse, adorant sans cesse, ce n'est là-bas que louange et prière.

Et comme ce pain vivant est le signe de la Charité de notre Dieu, ces Terriens agenouillés devant ce pain partagé, illuminés par la scène du Lavement des pieds, se rendent service sans cesse, s'entraident d'un continent à l'autre, s'aiment chaque jour davantage d'une maison à l'autre. C'est la planète du pain partagé.

Encore une fois, il faut, mes frères, tout considérer à l'échelle des temps et des espaces. Nos services audiovisuels vous feront comme d'habitude le commentaire spatial de notre lettre, sous le sceau de notre Chancelier, et sur le rectangle de votre écran familial.

Nos images vous présenteront un immense triangle isocèle figurant le cortège millénaire de cette humanité qui peuple notre sœur la Terre. En tête, leurs fondateurs, nommés Adam et Eve. Les 9/10 du triangle forment une tache noire, c'est l'immense cheminement du paléolithique, du néolithique, et de ce qu'ils appellent aussi l'Ancien Testament. Tout à coup, il y a trois de nos mois, le coup de tonnerre de leur Incarnation. Vous verrez alors un minuscule point lumineux à la base actuelle du triangle. (Ils seraient 2 milliards au total, nos pauvres frères). Et, à l'extrémité de cette base, vous apercevrez comme une infime tête d'épingle cette minuscule parcelle d'humains terrestres illuminés, partageant tout. Ce sont les premiers chrétiens de leur Église : ils n'en sont qu'à la 1959ème heure ou leur 82ème jour lunaire. Elle débute. Nos graphiques essaieront de vous montrer la localisation de ce privilège vertigineux.

Je sais, mes frères, que vous allez envier ces insectes verticaux, nos chers frères de la Terre. Gardez-vous de toute jalousie. Rendons grâces au Seigneur, à notre seul et commun Seigneur, d'avoir répandu et concentré ainsi ses préférences.

Nous désignerons sous peu une délégation de nos mouvements diocésains lunaires de charité, chargée de se rendre sur cette terre bénie du pain partagé et de nous en rapporter des reflets édifiants et constructifs. En attendant, je vous demande d'ajouter un Te Deum d'action de grâces à l'Office vespéral que chacune de nos paroisses célébrera à la prochaine lunaison de notre soleil commun.

Donné à…..

p.c.c. Mgr Jean RODHAIN

 

[1] Réédité dans : CGV, pp.193-198.