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Je tends la main

08 décembre 2013
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Jean RODHAIN,  « Je tends la main », Messages du Secours Catholique, n° 102, novembre 1960, p. 1.

Je tends la main

En rougissant je tends la main, car ceux-ci me regardent de haut, celui-ci estimant mon geste périmé et celui-là rêvant d’une automaticité répartitrice réglée comme un central téléphonique.

Oui, je sais, et autant que ceux-ci j’enrage de nos charités insuffisantes qui n’ont pas l’ampleur du siècle des cathédrales, mais en attendant j’entends encore, en 1960, le cri du petit Africain sans médecin, et même si le voyage sans effort parmi les astres est pour demain, j’entends ce soir encore sonner à ma porte la famille avec quatre enfants et une seule valise : ce sont ces réfugiés à qui il est interdit d’accomplir les 100 petits mètres de la frontière qui les ramèneraient dans leur chère maison..

Je tends la main ici, sans hésiter, ce 20 Novembre, car de votre don ce jour-là dépendent les 364 autres jours. Un don de cette journée qu’il faut étirer tous les jours de l’année pour le réfugié et le sinistré quotidiens.

Oui, je sais, cela c’est de la basse arithmétique Mais, avant la multiplication des pains, le Seigneur fit compter les stocks. Il fit recenser exactement les affamés, et ensuite, il fit ramasser minutieusement les miettes. C’était de l’arithmétique sur l’herbe de la Montagne. Seulement cette Montagne s’appelle pour toujours le Mont des Béatitudes, car, tous comptes faits, le Seigneur, à cette foule, après ces chiffres, en ce lieu, proclama ce même jour, les Béatitudes éternelles.

Je tends la main sans rougir en ce numéro de "Messages" parce que, sur mon bureau, je vois le budget encore blanc des enfants regroupés de Kabylie. Je tends la main pour la vieille mercière dont la Creuse débordante a vidé le magasin si bien rangé, et aussi pour que la femme du prisonnier, sans aller chercher l’argent d’une autre manière, puisse, à la fin de ce mois, payer son épicier.

Oui, je sais, c’est de l’épicerie que ces histoires de stocks et de distributions. Curieuse entreprise que cette Église qui touche au ciel et chemine en même temps dans des chemins de boue et d’épines. Curieux livre que cet Évangile qui promet le bonheur éternel et le lie à un verre d’eau non refusé. Terrible Jugement que celui qui décide du paradis d’après le vêtement conservé ou partagé, d’après l’étranger accueilli ou négligé ....

Je tends la main, c’est vrai, pour avoir des francs nouveaux et des francs anciens, pour les secours qu’il faudra publier et pour ceux qu’il faudra tenir cachés.

Oui, je l’avoue, c’est patauger dans le matériel et le terre-à-terre. Mais, tout de même, le Jour de la Grande Charité du Pain consacré, c’est aussi celui du Pain partagé. En ce Jeudi saint, il y a eu le soir, le discours des Confidences après la Cène, et il y eut un matin : ce matin-là, le même Seigneur à genoux, terré à terre, dans une fort matérielle besogne, celle du lavement des pieds de ses Apôtres.

Alors, sans rougir, oui, aujourd’hui, je tends la main..

Mgr Jean RODHAIN