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La faim et le Concile

08 décembre 2013
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Jean RODHAIN, « La faim et le Concile », Messages du Secours Catholique, n° 103, décembre 1960, p. 1.

La faim et le concile

Mon épicier est tout sucre ce matin : il me félicite pour ma « nomination au Conseil Economique ». Je sursaute et proteste. « Si, me dit-il, je l’ai lu dans le journal, et même que Sidoine m’a confié que cette nomination vous obligerait à aller souvent à Rome… » Malheureusement le comptoir est encombré de clients, et je dois payer mon litre d’huile sans avoir le temps d’expliquer la différence entre le Conseil Economique et un Concile Oecuménique ...

Ma boulangère s’énerve ce matin : la clientèle devient « de plus en plus difficile. Chacun discute sur les variétés de pains. On trouve les croissants trop tièdes, ou la flûte trop sèche ». Autrefois la vue d’une boulangerie réveillait toujours mes souvenirs d’enfant reniflant avec délices le pain chaud embaumant tout le magasin et même la rue aux alentours du fournil. Maintenant je ne puis regarder nos boulangeries de France toujours si bien remplies sans y superposer les magasins vides rencontrés ailleurs. Tous ceux qui ont séjourné en Extrême-Orient, ou seulement en Très-Proche-Orient ne peuvent oublier l’unique magasin du village où l’étal maigre crie plus fort que toutes les statistiques de la faim dans le monde ...

Je prends l’avion ce soir à Orly. Demain matin à l’escale saharienne on approchera l’escalier métallique : le même exactement qu’au départ de Paris. Mais les deux hommes qui pousseront cet escalier sont d’un peuple qui en est au temps d’Abraham. Pour ces nomades du désert un seul été de sécheresse et leur faim se fait famine. Ils regardent en silence l’Européen quittant l’avion et filant vers l’hôtel et son menu garanti. Et l’Européen ne peut ni deviner, ni comprendre la vie et la faim de ceux-ci tant qu’il n’a pas vécu avec eux, et comme eux, et avec le risque de la semoule rare et du troupeau perdu. C’est-à-dire qu’il n’y a pas un Européen sur cent mille qui « comprenne » ce monde sans pain. Ce monde qui demain demandera des comptes à la Chrétienté si bien nourrie.

Sidoine mon méticuleux sacristain vient de terminer ma valise pour l’avion. Mais il a son visage des mauvais jours. Comme au guignol des marionnettes quand les fils sont trop tendus les personnages se raidissent, de même chez Sidoine quand l’estomac est noué, les nerfs ou les boyaux ou les fils (que les anatomistes me pardonnent !) se tendent, et son visage devient de bois durci. J’essaye de savoir, j’interroge doucement, et je reconstitue la crise d’estomac : il est arrivé à Sidoine cet après-midi, entre deux absoutes, de lire dans le dernier numéro de « Messages » l’accord conclu entre l’Action Catholique Générale (A.C.G.H.-A.C.G.F.) et le Secours Catholique. Tous trois adoptent désormais une seule campagne commune et relient celle-ci, pour 1961, aux appels de S.S. Jean XXIII et de la F.A.O. pour la Faim dans le Monde. Cela devrait réjouir un chrétien ; cela navre mon sacristain. « Toutes ces histoires, grogne Sidoine, vont encore vous faire voyager pour rien, et puis quel rapport entre la Faim dans le Monde et ce fameux Concile ? »

Quel rapport ? Oui, à propos, quel rapport entre la Faim et un Concile ? Il faudra qu’un jour je remercie Sidoine de m’avoir posé brutalement la question.

L’historien répondrait que tous les Conciles du Moyen-Age en condamnant l’usure ont pris la défense du pauvre et de l’affamé. Il lui expliquerait surtout comment les définitions et les législations issues des Conciles ont construit cette civilisation chrétienne qui en fin de compte est la plus révolutionnaire de toutes.

Quant aux conséquences sociales et économiques du futur Concile, seul un prophète pourrait en parler ...

N’étant ni prophète, ni historien de ce prochain Concile je ne sais qu’une chose : je reviens de Rome, où comme membre nommé par le Souverain Pontife dans une Commission Préparatoire, j’ai participé aux premiers travaux de ce Concile Vatican II.

Ce ne sont que des travaux préparatoires, puisque seuls les évêques rassemblés décideront.

Ce n’est qu’une Commission, car il y en a neuf autres.

Ce sont des travaux pour lesquels nous avons prêté le serment de garder le secret.
Mais il y a tout de même ce qui a déjà été publié à ce sujet par Rome même : D’abord la Commission où je travaille qui est intitulée : « Apostolat des Laïcs ». La liste de ses membres est imprimé au grand jour et on y découvre quelques spécialistes de problèmes sociaux ou charitables qui n’ont pas été placés par hasard. Mon voisin de travail Mgr Cardijn, le fondateur de la J.O.C. Sans être prophète on peut parier qu’un jour ou l’autre ce pionner qui, du Pérou aux Indes, a visité les masses misérables du monde entier, interviendra de toute sa flamme pour relier la Faim dans le monde avec le programme du Concile.

Sans être prophète - ni indiscret - comment imaginer que les évêques des régions misérables, que tous les évêques du monde hantés par la misère de leurs brebis, réunis autour du Père commun ne soient pas obsédés par le même spectacle et le même souci que les Apôtres et leur Seigneur devant la multitude rassemblée autour de la seule corbeille avec les 5 petits pains d’orge ? « J’ai pitié de ce peuple, car ils n’ont pas à manger ».

L’Osservatore Romano a révélé que, pour travailler, on avait remis aux membres des Commissions les énormes volumes imprimés à la hâte et contenant les enquêtes faites dans tous les diocèses du monde entier en vue du Concile.

Dois-je avouer que, pris par des documents aussi variés, j’ai - en deux jours et deux nuits - intégralement tout lu. Sans pouvoir rien dire sur le contenu de ces volumes, puis-je avouer que je reste ébloui en face de cette « tranche de vie de cette Église toujours rajeunie par la Charité du Christ. »

Si quelques Sidoines ne voient pas encore le rapport entre un Concile et la Faim dans le Monde, osons regarder attentivement le temps qui vient : il me semble voir revivre la primitive Église réunissant le premier Concile dans Jérusalem (Act. Apôt. XV - 4-35) mais travaillant en même temps à collecter et acheminer des secours pour la famine de cette Jérusalem (Act. Apôt. XI - 28-30). L’histoire des Conciles commence déjà par une famine et par un partage des chrétiens.

Le pain partagé, c’est la Charité à l’heure du Concile.

Mgr Jean RODHAIN