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Le conducteur de l’autorial

09 décembre 2013
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Jean RODHAIN, « Le conducteur de l'autorail », Messages du Secours Catholique, n° 95, février 1960, p. 1.[1]

Le conducteur de l'autorail

J'ai, sous les yeux, le rapport du contrôleur de la S.N.C.F. Toesca, expliquant son emploi du temps le soir du 2 décembre 1959 à bord de l'autorail 157 « la voie étant obstruée ».

Il faut savoir que cet autorail 157, le 2 décembre à 21h50 arrivait en vue de Fréjus et qu'il a reçu, de plein fouet, le coup de bélier du barrage de Malpasset. L'expression « la voie obstruée » était tout simplement la description réglementaire situant l'autorail perdu dans ce déluge. Chacun a vu les photos de cet autorail projeté dans la boue. Chacun sait que tous ces voyageurs doivent la vie sauve à ce contrôleur : il a eu la présence d'esprit de briser les vitres et de transporter un à un, sur les tampons au‑dessus des flots, tous les voyageurs jusque dans la motrice dont le poids assura la stabilité.

Or, dans ce rapport, le contrôleur rend compte : il a déplombé la boîte de secours pour les premiers soins aux blessés. Il s'est occupé d'acheminer les voyageurs par car, sur‑le‑champ, vers leur destination : Cannes ou Nice. Il a veillé à ce que chacun retrouve ses bagages à main. Pour que chacun puisse être remboursé par la S.N.C.F. du parcours en car, il a perçu un supplément, il en a noté le montant sur chaque billet qu'il a ensuite poinçonné avec sa pince personnelle n° CR.R. 26. Et quand tout a été réglé, il a retraversé la plaine inondée et il est venu passer la nuit dans l'autorail « pour garder les bagages enregistrés ». Pas un mot sur le spectacle effroyable. Il note seulement en terminant, que « le chauffage et l'éclairage de la motrice ont fonctionné normalement toute la nuit ».

Dans tout ce rapport, il n'y a pas une de ces descriptions habituelles aux frénétiques du micro. Il n'y a pas d'adjectif, mais uniquement des substantifs, exactement comme dans les phrases de l'Évangile.

C'est la sobriété du travail précis. C'est le professionnel qui fait exactement son métier.

Ça, c'est du travail.

* * *

La charpente du château de Sully, après cinq cents ans, est aussi nette qu'au premier jour. « Pas de vers, pas de pourriture qui attire les mouches, par suite, pas de toiles d'araignées. Cela tient aux précautions infinies que prenaient les charpentiers d'autrefois : arbres choisis entre cinquante et cent ans, écorcés sur pied, abattus en hiver, équarris en ne laissant que le cœur, séjour de plusieurs années dans l'eau pour purger le bois de sa sève, séchage à l'air pendant de nouvelles années, application d'une couche de désinfectant et enfin, assemblage des pièces tel que l'air circule partout[2]».

Cette traditionnelle précision reste la loi permanente des gens de métier : je visitais, la semaine dernière, les délégués paroissiaux du Secours Catholique de l'Aube. A Brienne‑le‑Château, dans l'admirable église du 14ème siècle, j'admire les quatre tailleurs de pierre qui,  par un froid de –14° achèvent un labeur commencé il y a quinze ans : la reconstruction de ce joyau à moitié détruit en 1940. Au même moment, un spécialiste de passage remarque la perfection de l'ouvrage et se hasarde à complimenter le maître d'œuvre : « Finalement, vous sculptez aussi bien qu'au Moyen Age ». ‑ « Mieux », réplique l'ouvrier, et ce « mieux » claque comme un coup de fouet.

Pour reconstruire la voûte toute en pierre, d'une nervure à l'autre, les tâcherons placent ces claveaux de pierre blanche, dessinant une conque compliquée aux lignes rigoureuses comme une gravure au trait. Je demande sur quels documents travaillent ces tailleurs de pierre : des photos ou des relevés de l'ancienne voûte? Il paraît qu'il n'existe rien. Et comme l'architecte inquiet proposait un croquis au chef de chantier, il se fit proprement écon­duire sur une réplique définitive : « C'est mon métier » répliqua le tailleur champenois.

Ça, c'est du travail.

* * *

La Charité n'échappe pas à cette loi du travail. Au contraire : dans cette Charité suprême qu'est la Rédemption, le Christ a travaillé avec rigueur et précision, depuis l'atelier de Nazareth jusqu'à l'horaire implacable du Vendredi­ Saint. Et devant cette oeuvre, devant ce labeur, je ne puis que constater, mais dans un cri d'adoration : "Ça, c'est du travail".

* * *

Dans une entreprise de Charité, locale ou internatio­nale, cette loi nous contraint et dans le choix des secourus et dans la méthode pour secourir.

* * *

D'abord dans le choix. La vie est toujours un choix. Il y a des Gribouilles à la tendresse confiturière et sirupeuse dont la conscience est bouleversée parce que le Secours Catholique refuse d'admettre les paresseux. Aujourd'hui, on mélange tout. Sous prétexte d'être compréhensif, on place le paresseux sur le même plan que le travailleur : on vous explique qu'il a des complexes et qu'il faut le comprendre. Répétez‑le sur tous les toits et vous ferez proliférer illico des milliers de paresseux tout heureux de ce paravent du complexe. Vous fabriquerez des abusifs à force d'admettre l'abus. Cela n'a rien à voir avec l'Évangile, ni avec le bon sens.

Si j'ai dix lits dans une Cité, je les donne à des hommes cherchant du travail, en priorité sur les fainéants catalogués.

Si j'ai une place libre pour un emploi, je la réserve pour ce réfugié discret qui a dû s'enfuir pour sa foi, de préférence à ce réfugié qui apitoie tout Paris mais qui, en réalité, n'est venu en France que pour fuir la prison dix fois méritée pour escroquerie, dans son pays natal.

Si j'ai une chambre disponible, je la donne à cette mère de famille, usée par une vie de labeur, et je la refuse à cette pseudo‑étudiante qui travaillerait tout aussi bien dans sa province où elle trouverait une excellente université à trois cents mètres de sa propre famille qui lui propose chambre et nourriture.

La Charité est un choix.

L'Église, pitoyable aux misères, a toujours su distinguer le besogneux de l'abusif. Dans toutes les confréries charitables de l'époque de Monsieur Vincent, les règlements sont draconiens[3] : on accueillera avec une charité inlassable le pèlerin, le lépreux, le pauvre; on éliminera impitoyablement le mendiant professionnel, le mendiant abusif. C'est du bon sens. C'est une méthode propre et nette.

Ça, c'est du travail.

* * *

Ensuite, dans la méthode. Le serrurier qui bâcle une serrure « à peu près », perd sa clientèle exaspérée de ne pouvoir fermer ses portes. Le jardinier qui sème n'importe comment ne récolte rien. Le métier se venge sur celui qui ne s'astreint pas à ses exigences.

Les naïfs s'imaginent que «l'à peu près » est admissible dès qu'il s'agit de Charité alors que, de tous les travaux, c'est la Charité qui appelle le plus de rigueur. La religieuse qui soigne, le visiteur qui pénètre en prison, le comptable qui gère une Œuvre, la paroisse qui prépare un colis pour les sinistrés sont tenus par un devoir « professionnel » aussi rigoureux que celui du serrurier ou du jardinier.

Si pour un vieillard, il faut cent kilos de charbon, j'entends que le fournisseur que je paie de la part d'une Œuvre fournisse exactement la quantité de charbon et exactement la qualité exigée.

S'il faut un local pour un travail de charité, j'exige qu'il soit le mieux tenu et le plus net et le plus accueillant. S'il faut une permanence, elle devra être ouverte exacte­ment. Et s'il s'agit d'un repas, cela ne coûtera pas plus cher qu'il soit cuisiné sans à peu près.

Certains s'étonnent de cette rigueur dans le comman­dement : qu'ils relisent la manière terrible dont Vincent de Paul épluchait les comptes de cuisine dans chacune de ses fondations...

Ça, c'est du travail.

* * *

Certains racontent que le public confondrait volontiers « oeuvre charitable » avec « à peu près » et désordre.

Je n'en crois rien.

Lorsqu'il voit du travail. précis et rigoureux, le vrai public, celui des gens de métier et des artisans, celui de l'usine et celui de la campagne, apprécie très vite la méthode, fût‑ elle stricte et exigeante.

Au 13ème siècle une léproserie dépendait d'un seigneur ou relevait de l'Abbé du monastère. Aujourd'hui, une activité charitable est contrôlée, au grand jour, par tout le public : c'est nouveau.

Ce public est difficile : tant mieux.

Cela empêche la charité de s'endormir. Une machine qui tourne avec précision ne rouille pas. Travail précis est signe et source de jeunesse.

 

[1] Réédité dans : CGV, pp.23-28. OCR effectué sur CGV.

[2] Châteaux de la Loire. Guide Michelin, p. 89.

[3] Voir, par exemple, la thèse de Mme Th. M. Schmitt (doctorat ès‑lettres, Université de Dijon, Faculté des Lettres, soutenance du 9‑6‑52). Thèse complémentaire : l'Assistance dans l'Archidiaconé d'Autun aux XVIIe et XVIIIe siècles. En particulier, pages 293 à 371 : règlements des léproseries, hospices, charités et « lieux pitoyables ».