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Un curieux graphique ou les trois maisons de Fréjus

09 décembre 2013
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Jean RODHAIN, "Un curieux graphique ou les trois maisons de Fréjus", MSC, n° 97, avril 1960, p. 6-7.

Un curieux graphique ou les trois maisons de Fréjus

Au siège social du Secours Catholique à Paris, les Services de la Comptabilité tiennent un état, jour par jour des dons parvenus : soit par chèques postaux, soit par chèques bancaires, soit par des visiteurs qui tiennent à remettre eux-mêmes leur offrande dans une enveloppe contenant de l’argent.

Lorsqu’un sinistre se déclare, ce total quotidien augmente brusquement, puis il diminue progressivement. pour enfin retrouver la moyenne journalière.
Chacun donne sur le coup de l’émotion : c’est la courbe qui monte à la verticale, puis redescend vers le dixième jour.

Arrivent à ce moment ceux qui n’ont pas eu le temps d’envoyer ou qui ont attendu de pouvoir le faire.

Vers le vingtième jour le souvenir de l’évènement s’efface. Restent quelques retardataires.

Et le trentième jour les dons spéciaux pour le sinistre survenu ne parviennent plus qu’au compte-goutte.

Qu’il s’agisse des inondations de Hollande, de la catastrophe minière de Marcinelle, du cyclone de Madagascar, le total général variera suivant l’importance de la catastrophe mais la courbe des dons arrivant reste approximativement la même : elle dessine une colline à pente ascendante raide du jour 1 au jour 10, avec un autre versant descendant en pente douce du jour 10 au jour 30 après le sinistre. Sur le graphique ci-contre, c’est la courbe A-B-C figurée en noir. Elle s’est vérifiée toujours depuis vingt ans.

Après la catastrophes de Fréjus, nos services comptables ont observé pendant les dix premiers jours la même arrivée de dons.

Au onzième jour, le chiffre a commencé à baisser régulièrement, mais la pente s’est redressée au point de devenir le 17ème jour un plateau presque régulier.
Et à partir du 21ème jour, l’arrivée quotidienne a doublé. Le 23ème jour, elle a triplé. La courbe figure un Himalaya subit qui plafonne pendant une semaine avant de diminuer aussi rapidement d’ailleurs.

Sur le graphique ci-contre, la courbé Fréjus est représentée par les points A-B-M-D (en rouge).

C’était tellement contraire à toutes les habitudes précédentes. C’était tellement inattendu que les services de contrôle ont craint une erreur dans les chiffres. Le contrôle révéla que les chiffres étaient rigoureusement exacts.

Mais alors d’où venait ce rebondissement du 21ème au 31ème jour dépassant toutes les générosités du lendemain de Fréjus.

Le phénomène semblait tellement anormal que nous avons entrepris de relire tout le courrier, tous les talons de chèques postaux et d’interroger les donateurs importants.
Et nous avons découvert ces textes :

« Nous sommes les sapeurs-pompiers de X. On nous a fait faire la quête dans les rues... Elle a produit 350.000 francs. On a hésité à l’envoyer à Z. Mais on a vu la photo des trois maisons construites à Fréjus par vous. Alors c’est à vous qu’on envoie la quête municipale. »

« Les enfants des écoles de P. ont recueilli 15.000 francs. Ils ont vu les photos des trois premières maisons inaugurées par le général de Gaulle. Comme c’est le Secours Catholique qui les a construites, c’est à vous qu’ils veulent envoyer Ieurs 15.000 fr. »

Nous sommes le comité d’entreprise de l’usine de M… 0n a discuté hier sur le destinataire de la collecte pour Fréjus. Nos amis veulent savoir l’emploi. Or, vous avez bâti déjà trois maisons. Donc c’est à vous que nous sommes chargés d’envoyer la collecte de l’usine.

En un mot, la réalisation des trois maisons, dès qu’elle fut connue, a provoqué une vague de dons triple de celle causée par la catastrophe elle-même.

Les maisons ont été décidées le jour 4, commencées le jour 6, terminées le jour 18. Le soir même les donateurs se décident et leur envois parviennent dès le 21ème jour.

Le graphique ci-contre donne la preuve « enregistrée » du phénomène provoqué par les trois maisons réalisées.

Conclusion

Le Français donne généreusement lorsque deux conditions sont remplies :
Primo. Il veut savoir de quoi il s’agit. Une misère imprécise le laisse indifférent. Une misère localisée, décrite, expliquée, lui est sensible.

Secundo. Il veut savoir comment son argent est utilisé. S’il garde l’impression que son premier don est déposé dans une caisse mystérieuse dont il ne saura jamais les méthodes de répartition, il ne répétera pas son offrande.

Au contraire, il donnera une seconde fois dès qu’il aura observé que son premier don a été judicieusement utilisé.

A la Cité-Secours de Lourdes nous trouvons parfois des visiteurs s’introduisant dans les dortoirs. On les surprend en train de soulever les draps, de vérifier l’épaisseur des matelas. Au service de garde qui s’étonne de ces procédés, ils répondent : « Pour la Cité nous avons envoyé l’an dernier 1.000 francs. Nous voulions vérifier si l’argent est bien employé. Si c’est du solide. Si ce n’est pas du luxe. » Et après vérification, ces visiteurs en quittant la Cité redonnent 10.000 francs.

Aussi, chers lecteurs de ce journal, venez voir et vérifiez.

Adressez-vous à la Délégation diocésaine du Secours Catholique de votre région : elle vous fera visiter ses réalisations.

Venez visiter nos Cités-Secours : à Paris rue de la Comète, ou Myriam pour les Nord-Africains. A Lourdes, la Cité « Saint- Pierre ». À Fréjus, les trois maisons : elles sont au bord de la route Saint-Raphaël-Nice, à la sortie même de Fréjus.

Enfin, bonne nouvelle : l’entreprise qui a construit nos trois maisons à Fréjus vient d’accepter d’en édifier une quatrième comme spécimen au milieu de la Cité-Secours de Lourdes à côté du parking. Elle y sera exposée, meublée exactement comme celle de Fréjus, du 1er mai au 15 octobre.

Venez, vérifiez.

Mgr Jean RODHAIN.