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Un français moyen regarde l’année mondiale du réfugié

09 décembre 2013
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Jean RODHAIN, « Un Français Moyen regarde l'Année Mondiale du Réfugié », Messages du Secours Catholique, n° 96, mars 1960, p. 1.

Un français moyen regarde l’Année Mondiale du Réfugié

Cet homme qui a dû quitter brusquement son pays avec sa femme et son enfant tout petit, vient de franchir la frontière. En fuyant son village, ce charpentier vient d'abandonner ses outils, son atelier, sa clientèle : il a tout perdu.

C'est un réfugié.

Ce réfugié s'appelle Joseph, cette frontière c'est l'Égypte, et l'Enfant tout petit de Marie, son épouse, nous savons bien Qui c'est ....

Mais imaginons un instant - pourquoi pas ? - que l'Égypte ait été accueillante pour ce réfugié.

Supposons qu'une loi d'immigration ait donné à Alexandrie ou au Caire un logement et un emploi à cet ouvrier de première classe en charpente, car il n'était pas n'importe qui celui qui fut choisi par la Trinité pour chef de la Sainte Famille .....

Supposons que dans un village des bords du Nil, les fellah de l'an deux après Jésus-Christ aient accueilli avec empressement un charpentier si habile, une ménagère si douce et cet Enfant si rayonnant ... Supposons qu'ils les aient aimés, entourés, et finalement gardés avec eux ....

Bien sûr, l'implacable rendez-vous du Vendredi-Saint restait fixé entre le Temple et le Jardin des Oliviers dans cette Jérusalem choisie depuis toujours. Mais nous n'irions pas en pèlerinage à Nazareth : nos enfants des catéchismes apprendraient la merveilleuse histoire de Jésus vivant ses 30 ans de vie cachée à l'ombre des Pyramides. L'Egypte serait célèbre à cause de ce réfugié accueilli par elle.

Cherchez dans l'histoire de France ou d'Allemagne ou d'Italie, la liste de ces célébrités qui, après la révocation de l'Edit de Nantes chez nous, ou après quelques révolutions ailleurs, ont illustré finalement le pays qui a su les accueillir.

Les réfugiés ne sont pas toujours seulement une charge pour ceux qui s'en chargent...

Sidoine, mon sacristain, qui corrige mes fautes d'orthographe, vient de suivre quelques conférences sur l'Ancien Testament et le voici tout frétillant de science biblique qui m'objecte la Tradition : « Votre hypothèse, Monsieur le Curé, est insoutenable, le Messie a été envoyé d'abord aux Juifs. Son milieu de vie, et de travail, et de rédemption devait être obligatoirement la terre d'Israël et le peuple d'Israël. Son exil après la persécution d'Hérode devait être bref, et Il lui fallait revenir chez les siens, chez ses compatriotes : en Judée ».

Pour une fois je concède que Sidoine a raison. Ce réfugié Joseph, avec son enfant « réfugié » : Jésus, doivent donc quitter l'Égypte et rentrer « chez eux », en Palestine.

"Chez eux" comment sont-ils reçus ?

Parce que, si l'Égypte avait un certain devoir vis-à-vis d'un étranger, Israël avait un devoir certain vis-à-vis d'un compatriote. J'essaye d'imaginer ce devoir certain : en effet mon compatriote, c'est le prochain le plus proche. Avant de nourrir l'inconnu, le père doit nourrir son propre fils : c'est l'ordre dans la Charité. De même, avant de loger des Turcs, la France doit commencer par loger ses fils : les Français. C'est l'A B C du bon sens.

Et tout à coup je vois ce défilé des vieilles institutrices françaises, usées de travail en Roumanie ou en Hongrie, puis expulsées, et cherchant une chambre pour leurs derniers jours en France.

Je vois ces milliers de Français de toutes conditions expulsés en deux heures sans bagages par le dictateur actuel de l'Égypte.

Je vois ce cortège de chauffeurs de taxis français de Tunis, des petits artisans français de Sfax et de Sousse, des petits agriculteurs français et cordonniers français du Maroc qui, par milliers depuis trois ans, débarquent en France[1], réfugiés français chez nous. Que faisons-nous pour qu'en arrivant « chez nous » ils se retrouvent « chez eux » ?

Une légère subvention du Gouvernement pour chacun... Un comité National d'entraide avec une admirable équipe... deux ou trois œuvres privées à leur service... Et c'est tout. C'est tout ce qu'ils trouvent en France, ces Français réfugiés au soir de leur vie.

Ce numéro de « Messages » vous apporte les appels opportuns de l'Année Mondiale du Réfugié : pour elle, très volontiers, j'ai ouvert toutes grandes les pages de notre Journal.

Mais la famille passe avant tout. Et si je veux bien travailler avec le monde entier pour tous les réfugiés, personne en Egypte ni au Béloutchistan ne s'étonnera que je commence, d'abord, par dire qu'en priorité je regarde vers les réfugiés français.

Le Secrétaire Général

Mgr Jean RODHAIN

 

[1] Sans compter les français rapatriés de Guinée, du Vietnam, d’Égypte, le total des citoyens français qui ont dû quitter l’Afrique du Nord, et particulièrement le Maroc et la Tunisie atteint au 1-1-1960 350000 personnes. La cadence fin 1960 était de 30 familles par jour.

Du Maroc et de Tunisie on prévoit le retour prochain de 80000 de nos concitoyens, portant le chiffre total de ces « réfugiés français » à 430000 personnes. Voir en page 9 la répartition sociale de ces rapatriés.