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Aider les autres

24 décembre 2013
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Jean RODHAIN, "Aider les autres..", MSC, n° 112, octobre 1961, p. 1.

Aider les autres…

Ce chômeur se présente mal. Veston taché, cravate douteuse. Il a besoin que je lui donne un complet : c’est évident.

Mais sa présentation me conduit aussi à examiner ces taches sur ma conscience, mes intentions douteuses, l’état de cette robe nuptiale que détaillera l’implacable lumière du juste Juge. Au fait, entre ce pauvre chômeur et moi, de nous deux, quel est le moins présentable ?

Cet infirme boiteux, cet aveugle tâtonnant, ce paralytique à moitié raidi crient misère. Il faut que j’aide ces pauvres, c’est évident.

Mais si, à ce propos, j’examinais ma conduite boiteuse, mes rancunes aveugles, mes idées toutes, ankylosées ? A mon tour, sans m’en douter, n’ai-je pas glissé, pauvre homme que je suis, dans le monde des infirmités inavouées ?

Ce type est en prison pour avoir volé trois pains. Pauvre homme ! Et si moi, j’étais jugé à chaque tort commis ? Pour chaque parole voleuse d’une réputation ? Pour chaque dépassement au sommet d’une côte sans gendarme ? Ce type aux trois pains, si je l’aide, inutile de me pencher vers lui, sa paille est au même niveau que, dans mon œil, cette poutre que j’oublie toujours de mesurer. En fait, le plus pauvre, de nous deux, qui est-ce donc ?

Vous me dites que tout ceci ne vous concerne pas, car votre conscience est claire comme l’eau minérale et votre chemin rectiligne comme le rail. Alors c’est inquiétant. Alors, c’est justement l’instant de vous alarmer et de relire la parabole du Pharisien, pour mesurer où vous en êtes avec votre mirifique assurance, par rapport au publicain, ce « pauvre typique ».

Au Pharisien dans sa Chrysler, qui, après avoir regardé les pauvres à 120 à l’heure, se pencherait enfin à sa portière pour donner mille francs au Secours Catholique, je réponds par un refus. Je refuse, car j’aurais peur de l’aider à se croire alors "quitte" pour tant de dettes impayées envers ses frères les pauvres du Christ, à commencer par l’estime, qu’il leur doit. Et si mon refus le tourmente, ce tourment sera, pour sa santé, excellent. C’est une charité, parfois, pour décider ces pharisiens que nous sommes tous, que de mettre un grain de sel vif sur la plaie qu’on ne veut pas voir...
Au chrétien inquiet de ses frères les pauvres, sachant visiter l’infirme du 6ème sur la cour, capable de regarder plus loin, mais ne pouvant ni pénétrer dans les prisons, ni partir en Afrique, le Secours Catholique propose, par contre, d’être sa main prolongée. Non seulement j’accepte, mais je sollicite son offrande pour avoir l’honneur - c’est là l’écrasante mission du Secours Catholique - d’être son messager, comme les diacres antiques, partout où il ne peut pénétrer : derrière les barreaux d’une cellule et jusque auprès de ces publicains les plus lointains qui nous regardent depuis leurs visages aux mêmes teintes que les trois mages...

Voilà, me direz-vous, un appel de fonds qui s’appuie sur une démonstration trop facile : même le riche est indigent devant le Souverain Juge : nous le savions déjà : c’était évident.

Mais ce n’est pas si simple que cela. Au-delà de cette arithmétique, il y a autre chose qui dépasse les chiffres. Au-delà de cette balance, il y a d’invisibles pesées qui échappent à nos graduations.

Cette grand-mère abandonnée des siens a besoin de tout et cependant elle ne dit rien. A cette pauvresse se joignent le missionnaire, pauvre dans sa solitude, et la carmélite, solitaire dans sa pauvreté.

Ni l’un ni l’autre n’ont cure de nos chèques. Ce qu’ils ont enduré, ce qu’ils ont souffert, l’Ange des comptes et des mérites seul le sait. Mais cela rayonne d’une richesse impalpable. Ce malade nous inonde des grâces que son rosaire grappille dans les vignes évangéliques. Je suis lié à lui, non par une charité à lui faire, mais par la Charité dont il brûle et qui s’en va en retombées plus efficaces que les radioactives. Comme dans le monde des atomes et celui de la radio, les apparences extérieures ne signifient rien : c’est de l’intérieur de l’appareil que le rayonnement jaillit : nous sommes en plein mystère de cette Communion des Saints où les dispensateurs ont l’apparence misérable mais dont les mains sont pleines. Ils se nomment François d’Assise ou Bernadette : des pauvres authentiques.
Voilà pourquoi, placés aux confluents de ces Charités inchiffrables, nous sommes muets devant ce mystère du service des pauvres : c’est nous qui sommes finalement les bénéficiaires de ceux que le monde mépriserait trop vite. Il n’y a pas à se pencher vers les pauvres. L’échelle véritable des valeurs ne ressemble pas à l’échelle sociale d’un Bottin mondain. L’Évangile nous prévient que les pauvres arriveront en tête de ce cortège : ceux qui ont souffert ont avancé plus vite.

Voilà pourquoi le service des pauvres est un honneur qui n’a pas de fin. Voilà pourquoi il n’y a plus d’aumône, mais bien plutôt échange.

Voilà pourquoi M. Vincent les appelait « Nos Seigneurs les Pauvres ».

Car c’est, n’est-ce pas, évident...

Mgr Jean RODHAIN.