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Le diacre boiteux

01 janvier 2012
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Jean RODHAIN, « Le diacre boiteux », La France catholique, décembre 1961.[1]

Le diacre boiteux

Thabita, la concierge, ayant achevé de balayer le couloir des scriptores, entreprit de ranger ses balais. Elle souleva la tenture fermant la salle du courrier : le bureau était vide en cette fin de journée. Seul, le légionnaire de service montait la garde devant le coffre des sceaux. Vis-à-vis des armoires aux parchemins, une table rassemblait comme chaque soir, les messages déjà prêts pour la distribution du lendemain. Et, au-dessus de la table, sur la muraille, la carte des routes de l'Empire préfigurait les trajets attribués à chacun des courriers en partance. Au fond de la salle demi-obscure, un réduit, par contre, bien éclairé. Ce réduit servait à la fois de réserve aux balais, et, le soir, de refuge aux veilleurs de nuit. Cette veille n'avait rien de militaire, elle était assurée à tour de rôle, par quelques membres du personnel, pour le cas où l'Empereur réclamerait subitement un document.

Ce soir, Thabita retrouva le réduit avec, rangée au mur, la batterie de balais, chacun formé de palmes vertes ficelées ensemble. Le local sentait un peu la poussière, mais aussi la cire fraîche. Et deux veilleurs y étaient déjà installés : Panthagatus, un des velarii chargés de soulever les rideaux à l'entrée des bureaux, et Philomusus, un de ces nomenclatores responsables de l'accueil des visiteurs.

La première veille de la nuit était consacrée aux échos de la journée. Ils se ressemblaient toujours. Ce soir, on parlait d'une nouvelle marque de parchemin lancée par un papetier de l'Aventin : il était plus souple, car traité aux sels de salpêtre, mais les scribes le trouvaient trop fragile. Ensuite, le chef des huissiers, ayant perdu au jeu, avait été ce matin littéralement intolérable pour le personnel. Enfin, le courrier des Gaules était arrivé avec un jour d'avance sur son calendrier, ce qui n'avait rien arrangé dans ses soucis conjugaux.

Bref, en cette nuit de décembre, il n’y avait que de tout petits bavardages dans ce palais du Palatin, à l'heure où, au-delà des jardins, Rome vient de s'endormir.

Si le courrier des Gaules avait de l'avance, Fabianus - le - Boiteux avait du retard. Dans le réduit aux balais, on s'étonnait de cette anomalie. Fabianus était régulier comme un cadran solaire. Jeune courrier, il avait, au retour d'une mission en Orient, été renversé par un char sur la Via Appienne. D'où son infirmité et son reclassement dans un bureau des Palais Impériaux. Il était affecté aux travaux d’emballage, dans le sous-sol des archives. De garde, ce soir, il devait passer d’abord à la taverne du personnel, pour apporter ce vin des Castelli que l'on réchaufferait au milieu de la nuit, après l'avoir adouci d’un peu de miel. Or, ce soir, Fabianus et son vin étaient en retard.

Il était bien arrivé d'autres soirs que le commissionnaire tardât, en raison d'une rixe ou d'un coup de vin en trop. Mais Fabianus était vieux et, récemment affilié aux gens de cette secte appelés « chrétiens », il semblait depuis lors moins batailleur qu'autrefois.

Quand il arriva enfin, le trio du réduit des balais fut frappé de son visage bouleversé. Et Fabianus avoua tout et tout de suite.

Comme aux archives, la place manquait, le maître des scribes avait ordonné le transport de l'autre côté du Forum, dans la nouvelle et somptueuse Bibliothèque Ulpienne, des documents datant de plus de 50 ans. Et, ce matin, en préparant une liasse, Fabianus était tombé sur un numéro et une date pour lui mémorables. La date était celle de cet accident qui, il y a 50 ans, avait mis fin, prématurément, à sa carrière de jeune courrier débutant. Et le numéro de l'édit impérial était justement celui du pli qu'il avait porté à l'aller de cette fameuse mission, auprès de Quirinus, gouverneur de Syrie.

Sous peine de mort, un courrier ne descelle jamais un pli qu'il transporte. Aux archives, pour les manutentionnaires, la peine est moins sévère, mais la consigne est formelle. Or, Fabianus, ce matin, n'avait pu résister. Il avait lu. Il savait maintenant. L'édit qu'il avait lui-même porté, c'était celui du fameux recensement ordonné par César Auguste. Ce parchemin avait donc provoqué le voyage de Joseph pour se faire inscrire à Bethléem. Lui, Fabianus, était, sans le savoir, un des acteurs du mystère de Noël. Ce matin même, il avait donc à la fois commis une infraction et, en même temps, découvert le rôle joué par lui sans le savoir en portant cet ordre 50 ans auparavant. Fabianus en restait doublement bouleversé.

Cette nuit de garde lui apporta plus de quolibets que de réconfort. Philomusus, l'huissier, trouvait cocasse le respect du boiteux pour ce parchemin. Cocasse et inutile d’ailleurs. « Il y a chaque nuit, à Rome, des dizaines d'incendies. Avant dix ans, la Bibliothèque Ulpienne aura brûlé, l'édit sera en cendres, et personne n'en parlera plus jamais. » Ainsi ricanait Philomusus.

Panthagatus était simpliste : pour lui, cette religion nouvelle avait un folklore bien délimité : une crèche, des bergers, des mages. Cela s'était passé très loin. Ce fait divers oriental était gracieux, mais n'avait aucun rapport avec l'Empire, ni avec le palatin, ni avec ses bureaux. Question oiseuse. Eh bien ! n'y pensons plus et buvons sec.

Thabita ne disait rien. Elle se contentait de ranimer le feu, et de surveiller les rations de vin chaud. Car la nuit romaine est glaciale en décembre, et Thabita s'inquiétait de voir le vieux Fabianus retenu au Palais, et si seul avec son secret.

On raconte qu'à la troisième veille, Fabianus s'étant endormi près du tableau des itinéraires des courriers, un être lui apparut : est-ce un songe ou une réalité, un ange ou un rêve, un fantôme ou une véritable apparition ? On ne le sait. Les détails que le boiteux donna sur son visiteur restent obscurs. Par contre, le messager nocturne lui tint un langage sans aucune ombre.

« Apprends donc enfin, Fabianus, dit-il, que Noël ne s'est pas noué dans un lieu comme ces cordages inertes aux nœuds fixés par la main d'un homme. Les gestes de la Providence sont de vivantes cascades aux rebondissements incalculables. Sans César-Auguste, pas de recensement. Sans le scribe pour copier l'édit, sans le courrier, sans toi, Fabianus, portant le pli sur la Voie Appia jusqu'à Naples, d'où la galère te conduisit au port du tétrarque, sans cet enchaînement humain jusqu’au gouverneur Quirinus, rien n'aurait bougé. Pas de recensement : alors, joseph reste chez lui. L'Enfant Dieu vient au monde, confortablement à Nazareth, dans la chambrette près de l'atelier aux copeaux dorés. Pas de crèche, ni de bergers. Pas de Bethléem.

Ou plutôt Fabianus, pourquoi supposer l'impossible. Les prophètes avaient prédit Bethléem. Le lieu était fixé dans la trigonométrie de la Rédemption. Comme à l'aurore parait, à l'heure exacte, le soleil, ainsi Marie devait enfanter en ce point exact. L'édit du recensement fait partie de ce mécanisme céleste si respectueux de la liberté de chacun. L'Empereur César-Auguste aussi fut un acteur en cet enchaînement mystérieux, à l'instant de signer l'édit, et toi aussi, Fabianus, puisque tu le transmis en ta longue et unique course.

Un jour, les Barbares viendront incendier Rome. Avec toutes les archives entassées, ce parchemin disparaîtra. Toi-même, tu vas bientôt paraître devant Celui qui l'a envoyé et que ton Service avait conduit là ou Il devait naître. Ce palais sera détruit mais ses pierres resteront des reliques de la Rédemption. Devant ces ruines du Palatin, des générations de pèlerins s'agenouilleront. Ils sauront qu'ici s'est déclenchée l’horloge incroyable, réglée depuis l’Annonciation sur l’horaire de l’enfantement. Exactement, les temps accomplis, tout est parti d'ici et de cette salle des courriers où tu dormais, Fabianus. Les chrétiens du XXe siècle ne seront pas obsédés par les seules crèches en carton, avec les figurines des mages. Ils sauront que tout est relique dans le mouvement de l'humanité rachetée. L'Etat et l'Empereur, le bureau et la galère, le facteur du recensement, comme l'hôtelier de Bethléem, la fiancée de Cana, le jardinier de Cyrène, le centurion du Vendredi saint : chacun est acteur, sans le savoir toujours, sans le vouloir parfois.

Dans vingt ans, dans vingt siècles, ce sera la joie des chrétiens d'adorer la venue du Seigneur dans la nuit de Noël (car bientôt ils fêteront l'Incarnation dans cette nuit même où je t'instruis). Mais, adorant son Incarnation, ils comprendront sa Présence. Une Présence qui pénètre chez vous « les portes étant fermées et qui n'a point nos calendriers. Ni nos mesures. Ni nos logiques. Une Présence qui s'est servie d'une Vierge de David pour que toutes les mères s'émerveillent d'enfanter. Et qui s'est servie aussi - un peu - d'un charpentier, d'un berger, d'un mage, d'un recensement, d'un Empereur et de toi, courrier impérial : afin que tous les corps de métier s'émerveillent de collaborer au service de la Rédemption avec marie, pleine de grâces. »

Fabianus savait son texte par cœur. Souvent, après la fraction du pain, on lui faisait réciter ce message. Mais, quand il arrivait aux derniers mots, ce vieillard les répétait avec tant et tant de douceur, que certains se sont demandés si, finalement, cette apparition qui parlait si bien de Marie de grâces, ce n'était pas Elle.

Peu après cet incident, Fabianus quitta volontairement ses casiers et ses archives du Palatin. On le retrouve diacre dans un faubourg du Transtevere où il s'occupa jusqu'à sa mort, de soigner les aveugles. Il demanda - certains se sont demandés pourquoi - à être inhumé auprès de la Via Appia.

Il est généralement représenté, jeune, sans barbe, avec un parchemin roulé à la main droite. Quelques imagiers d'Epinal lui ajoutent parfois, à la main gauche, une lanterne, car on invoque ce bienheureux diacre pour voir clair dans les événements quotidiens.

Certes, on a bien des doutes sur l'existence de ce diacre infirme, aussi son nom ne figure pas au calendrier romain.

Mais moi, au diacre boiteux, j'y crois de tout mon cœur.

Jean RODHAIN

 

[1] Réédité dans Charité à géométrie variable, p. 301-306.