Vous êtes ici

Leurs vrais visages

11 décembre 2013
Print

Jean RODHAIN, « Leurs vrais visages », Messages du Secours Catholique, n° 114, décembre 1961, p. 3.[1]

Leurs vrais visages

 

 

Hier soir, réunion du Comité local. Dans la salle de patronage qui sent le pipi de chat, auprès d'un poêle fumant plus qu’il ne chauffe, voici l'estrade incertaine et sur la table l'inévitable carafe pieusement posée sur un napperon de Lourdes brodé au plumetis.

            Comme dans une horloge astronomique les personnages paraissent. Dès la porte franchie, ils essayent de s'enfuir vers la place la plus obscure du dernier rang. Je puis fermer les yeux, quelle que soit la paroisse, je sais d'avance les silhouettes qui vont tour à tour se présenter : c'est partout pareil.

            Il y a d'abord la dame à tout faire. Elle a confectionné pendant toute la guerre les colis des prisonniers. Rien dans la paroisse ne lui est étranger. Elle est petite. Elle est menue. Son chapeau n'a pas d'âge et serait ridicule s'il n'était admirablement assorti avec ce visage de fourmi attentive, industrieuse et fidèle.

            Paraît ensuite l'indispensable commandant de réserve. Depuis qu'il était en retraite, il tournait dans l'appartement comme lion en cage. Un jour démontant la machine à laver, le lendemain greffant des rosiers qui l'étaient déjà trop. N'en pouvant plus, l'épouse du commandant sonna un soir au presbytère pour supplier qu'on trouve à son maître un dérivatif « dans n'importe quelle œuvre ». Et voilà pourquoi le commandant en retraite règne ici, avec un énorme registre sous le bras.

Sœur Ursule s'est glissée sur son banc, avec des silences et des sourires si bien alternés, qu'elle a réussi son entrée sans être remarquée.

Le jeune à la veste de cuir est le type du militant d'il y a 20 ans. Son vocabulaire tient plus de la J.O.C. d'antan que du jargon actuel. Il est évident que c'est de lui que viendront les premières objections dès la fin de la conférence.

Le vicaire n'a fait que paraître. A son faciès anxieux, tout le monde a compris que, comme chaque soir, il assume sept ou huit réunions différentes et qu'à chacune, il est de bon ton de ne pas retenir cet homme qui se croit si occupé.

Après les personnages, enfin paraissent les figurants. L'ancien combattant, l'adjoint au maire, le boucher, l'institutrice flanquée de ses trois plus méritantes élèves, et enfin l'ingénieur à lunettes : rien qu'à leur démarche et à leur allure, la profession de chacun est évidente. Par contre trois fantômes terminent le lot sans qu'il soit possible de distinguer s'ils sortent des limbes ou de la Sacristie.,

Alors, Monsieur le Curé se lève et déclare la séance ouverte. Je n'ai plus qu'à m'exécuter, et parler.

Je parle le moins possible, et puis j'écoute, et je fais parler. Car tout est à deviner à travers ces apparences.

Comme des masques qui tombent révèlent des visages véritables, comme au confessionnal parfois entre deux aveux un homme dont on ne reconnaît pas la voix révèle une éblouissante vie d'union à Dieu, comme des fleurs au printemps, subitement, sous des herbes fanées, se dévoilent, ainsi, dans ce décor miteux de la réunion moyenne, il faut savoir attendre, observer, et guetter les trésors cachés :

- L'insignifiante Sœur Ursule est agrégée de philosophie et a brisé sa carrière pour servir les plus pauvres avec un effacement total.

- La dame au chapeau 1880 a décidé, il y a vingt ans, d'adopter les enfants abandonnés par son frère trop volage. Sa fortune et sa vie ont été sacrifiées totalement pour élever sans joie des garnements sans gratitude.

- L'inévitable commandant a été pris au jeu. Ce colonial qui, pour sa retraite, ne rêvait que de pernods et de bridges, maintenant il visite les prisons, et il prétend que le médecin lui défend l'alcool. Or il n'a jamais vu de médecin depuis Verdun, et il serait furieux si la postière révélait qu'avec ses économies de tabac et d'alcool, il entretient à coup de mandats réguliers un missionnaire au Tchad.

- Le vicaire agité, en réalité se lève chaque matin à 4 heures, car il prépare une thèse sur la pastorale à l'époque de Clément d'Alexandrie.

- Le contradicteur au blouson a déjà refusé dans son usine des postes supérieurs et supérieurement rétribués : il veut rester « dans le milieu » pour tenir ses promesses de jeune jociste. Mais ça, il n'en parlera jamais.

Le lendemain, je saurai d'autres secrets qui doivent rester secrets car ils sont les croix que les individus ou les familles portent sur des plaies vives et que même les voisins les plus proches ne doivent pas soupçonner. Et, évidemment à la réunion, parmi les derniers arrivés, il y en avait aussi dont le cœur n'était pas clair... Mais, ce soir, tandis que la réunion paroissiale suit son ordre du jour, c'est toute la misère d'un peuple qui parait avec en même temps, au va-et-vient de la Charité, une trame tissée par la communauté chrétienne au service des pauvres du Christ : elle se devine en filigrane : et les masques tombent.

Car il y a toujours eu des masques : ils avaient des masques prétentieux ces deux fils de Zébédée, ce Jacques et ce Jean poussés par leur intrigante de mère. Quel visage d'agitée que cette Marthe bousculant la réunion du soir parce que Marie sa sœur ne l'aide point à la vaisselle. Tous tendent le dos, dès qu'il roule ses terribles yeux, ce Pierre dont l’impétuosité cause tant de dégâts. Et dans le coin de la salle enfumée, ce nouveau venu, ce Zachée que cache-t-il au juste derrière son faciès douteux de pharisien ? Car, aux réunions, du soir, dans la très banale salle du Cénacle (une salle très mal éclairée d'ailleurs), un visiteur trop ironique aura vite saisi les caricatures de l'assistance. Et, en ce temps-là, ils étaient réellement « comme cela », ces premiers disciples. Et en ce temps-là, le Seigneur les regardait. Mais au-delà de leurs caractères impossibles et de leurs masques discutables, Il regardait à l'intérieur de chacun. Et Il les travaillait en secret.

En ce temps-là. Et toujours aussi.

Car Il continue au-delà de ces masques où butent nos regards de myopes. Il continue, ce Seigneur dans la banale réunion du Comité à travailler chacun en secret, même si dans la paroisse on se contente de juger les membres du Comité « d'après les apparences ».

« Si deux ou trois sont réunis en mon nom, Je serai au milieu d'eux. » Pourquoi localiser cette promesse seulement dans une cathédrale ou dans une chapelle ? Cette restriction ne figure point dans l'Évangile.

Si deux ou trois se réunissent en son nom pour vêtir des pauvres, Il est au milieu d'eux, dans le vestiaire.

Si deux ou trois se réunissent en son nom pour servir la table des pauvres, Il est au milieu d'eux dans le grand réfectoire.

Si deux ou trois se réunissent en son nom, autour d'une table, pour harmoniser leur travail au service de la Charité, Il est au milieu d'eux.

Même si le tapis est usé et la salle enfumée. Même si, comme à Emmaüs, les assistants ne comprennent pas tout de suite qu’Il était là, Lui-même, présent en personne, au Comité paroissial d'hier soir.

Applaudissons Noël qui vient, regardons la Crèche qui se prépare. Adorons ce Dieu présent sur terre. Mais au lieu de rêver vers vingt siècles en arrière, pourquoi ne pas enfin regarder « les autres » comme nous les verrons dans l'éternité sans leurs masques humains mais avec leurs visages véritables.

Mgr Jean RODHAIN.

 

[1] Réédité dans CGV, pp.227-231 sous le titre "les masques". (note de l'éditeur)