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Comme un grand livre ouvert

24 août 2017
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Jean RODHAIN, « Comme un grand livre ouvert », Messages du Secours Catholique, n° 125, décembre 1962, p. 2.

Comme un grand livre ouvert

Lundi

Comme un livre grand ouvert dans la vitrine gigantesque qu'est la nef de Saint-Pierre, les deux tribunes présentent, exposées face à face, leurs deux pages enluminées. Car ces lignes de mitres blanches, ces médaillons violets bien rangés font penser à un parchemin aux entrelacs réguliers. Il est génial le décorateur qui a su ainsi adapter exactement à l'architecture de Bramante ces tribunes, ces draperies et ces tapisseries. A 8 heures du matin, c'est un écrin de velours sombre. A 9 heures, dès que les tribunes se remplissent, c'est un livre ouvert, coloré et vivant.

«  Ici, j'ai vu l'Église », déclarait un évêque africain. Et plus chaque matin on regarde cette assemblée, mieux on y distingue exactement et totalement l'Église. Derrière chaque personnage on devine ce qu'il représente ici. Chaque pasteur a derrière lui son troupeau, depuis ses cloîtrées en prière jusqu'à ses militants en inquiétude. Non seulement toutes les races sont présentes, mais toutes les mentalités, toutes les écoles s'affrontent dans l'Église romaine ici réunie. Ce livre est vivant.

Mardi

A midi sur la terrasse de l'hôtel, j'attends des amis très chers que la Caravelle doit amener de Paris. Et je regarde « l'exposition des azalées ». C'est ainsi que les Romains ont baptisé la sortie du Concile : chaque jour, entre midi et treize heures, 2.200 silhouettes violettes sortent de Saint-Pierre, s'étagent au soleil, sur les escaliers, et ressemblent, en effet, à la classique exposition annuelle des azalées sur les escaliers de la place d'Espagne. Le portier de l'hôtel s'approche de moi.

- Comme vous étiez inquiet, j'ai téléphoné à l'aéroport : la Caravelle a une heure de retard, donc ne soyez plus inquiet.

- Mais je n'avais rien dit !

- Vous n'aviez rien dit, bien sûr, mais je vous voyais soucieux, alors j'ai voulu téléphoner pour savoir.

Charmant peuple romain, capable de diplomaties trop astucieuses, mais aussi de tant de délicatesses.

Mercredi

La télévision réunit sur son écran deux lieux éloignés dans l'espace. Le Concile juxtapose en son enceinte des Églises éloignées dans les siècles. Les églises d'Orient, les Orthodoxes, la Réforme. Nous avions appris dans nos manuels l'histoire de ces événements monumentaux. Or voici ces monuments face à face. Et le débat est ouvert. L'un évoque saint Basile et l'autre saint Ambroise. Ce n'est plus de l'histoire, c'est le présent.

Nous avons brûlé Jeanne d'Arc en invoquant le Concile de Bâle. Bûchers de l'Inquisition. Que de sentences et que de condamnations. Guerres de religion. Alors je pense à tous ceux qui ont souffert pour cimenter les premières pierres de l'Église. Ces missionnaires partisans des rites chinois et désavoués par Rome. Ces théologiens qui, pour avoir été des précurseurs, ont été sacrifiés. Et après ces grands massacres d'âmes brisées et d'âmes déchirées, subitement maintenant un arc-en-ciel. Ce n'est qu'un arc dans le ciel, je le sais. Mais sur terre il y a déjà ces adversaires séculaires à Rome ensemble présents. Rien n'est dissimulé de ce qui sépare. A chaque intervention, on touche à vif aux points des déchirures. Voilà des questions qui jadis, mettaient le feu aux quatre coins de la chrétienté. Ici on les aborde en toute sérénité. Paisiblement. Quelle grâce actuelle. Et quel émerveillement. Un petit élève d'une école des Beaux-Arts est transporté subitement de son village à Rome, où il assiste fortuitement à une discussion entre Bramante et Michel-Ange sur l'architecture envisagée pour Saint-Pierre. Quel éblouissement ce serait pour lui. J'éprouve ici la même impression à certaines heures du Concile (pas à toutes).

Jeudi

L’iconographie des Conciles précédents est curieuse à observer. Il y a les fresques théâtrales où le même peintre a reconstitué à sa manière tous les Conciles avec un scénario identique. Mais il y a surtout les gravures d'époque où le cadre architectural est strictement respecté. On reconnaÎt chaque Concile par les monuments de Trente, Constance, Bâle, Lyon ou Florence. Les Pères du Concile discutent solennellement. Tandis que, dans les coulisses, des abbés et des moines de tous ordres distribuent des libelles ou tiennent des « conciliabules ». Rien n'a changé.

Ou plutôt, si. Deux détails : sur les gravures anciennes figurent toujours, furetant entre les soutanes et les bures, quelques chiens. Or, à Vatican II, il n'y a pas un seul représentant de nos bons amis chiens. Par contre, à Vatican II, le spectacle des Eminences américaines, fumant leur cigare aux bars installés dans l'enceinte de Saint-Pierre, n'a pas de précédent dans les gravures d'autrefois.

Vendredi

Le médecin du Pape est mourant. Aussitôt, Jean XXIII, traversant Rome, s'en vient lui-même lui conférer le Sacrement des Malades.

On s'étonne qu'en plein Concile le Pape trouve le temps d'accomplir des actes personnels de charité.

Sans rien dire à ceux qui s'étonnent, le Saint-Père réplique le lendemain en consacrant sa matinée entière à visiter les jeunes délinquants dans une prison de Rome.

Samedi

Le robuste et si complaisant portier de l’hôtel a été terrassé, mardi soir, par une appendicite. Opération. Demi-abandon dans une salle de 50 lits sans surveillance. On lui laisse boire de l'eau glacée. Il est mort, hier soir, dans un de ces misérables hôpitaux[1] romains qui datent du Moyen Age. A deux pas des splendeurs du Concile, dans Rome même, il y a un peuple qui peine et qui souffre. L'Église est d'abord l'Église des Pauvres. Il ne faut pas se lasser de le crier pour que les plus doctes théologiens finissent par faire resplendir que la Charité est l'essentiel dans l'Eglise.

J. R.

 

 

[1] Il y a aussi quelques hôpitaux modèles. J’ai bénéficié de l’un d’eux et je lui garde une vive reconnaissance.