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Ne pas scier l'olivier

24 août 2017
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Jean RODHAIN, « Ne pas scier l'olivier », La Croix, mai 1962.

Ne pas scier l'olivier

Celui qui détruisait un olivier, même dans son propre jardin, était jadis, en Orient, puni de mort.

Couper une branche d'un cèdre était décrété péché mortel par les évêques du Liban.

Dans cette législation forestière, il ne s'agit pas du droit de propriété, il s'agit d’une communauté qui lutte contre la faim et la misère. Elle défend les siens par une justice sociale primitive : à l'origine de ces mesures brutales, il y a une authentique charité.

En 1962, il existe, pour la communauté, des biens plus précieux que les cèdres du Liban ou que l'huile d'olive : une école, par exemple, ou bien cette Caisse d'allocations familiales qui fait vivre des milliers d'enfants. Celui qui incendie volontairement les fichiers familiaux est plus coupable que le ravageur d’oliviers.

S'il veut se battre, qu'il apprenne le métier des armes, mais qu'il se réserve pour les époques des grandes guerres : on sait que je ne suis pas pour l’objection de conscience. Mais si ce brave s'abaisse à détruire les ramures et les feuilles de cent mille fiches familiales, privant ces foyers de pain, je proclame - sans avoir aucune autorité - je proclame qu'il commet au moins un péché mortel.

Le charitable n'est pas un vitrier qui raccommode sans cesse les carreaux que certains tiennent à casser. L'œuvre charitable n'est pas non plus la remplaçante des pouvoirs publics défaillants ou des administrations assoupies. La Charité n'est pas une roue de secours, et le charitable n'est pas un sapeur-pompier.

Les pompiers sont de braves gens, mais la Charité c'est autre chose. La première des charités, c'est la vérité. En montrant dans un seul esclave un frère, saint Paul a préparé la libération de tous les esclaves. La charité d’hier a préparé la justice sociale d'aujourd'hui. La Charité est toujours « en avant ». Car elle devine le lendemain. Elle n'a pas de mal à deviner, justement parce qu'elle est aimante. Elle invente, elle prépare, elle anime. Elle allume une flamme qui éclaire en avant, ce qui est tout le contraire des pompiers, qui éteignent les flammes.

J'écris ceci sur le quai de ce port où accoste le triste bateau arrivant de Mers-el-Kébir.

Depuis deux jours, les mêmes équipes s'épuisent auprès des enfants, et nous n'entendons même plus les mêmes atroces récits des réfugiés du bled.

Devant celle misère, un voisin me fait exploser en murmurant : « ça rappelle Fréjus. »

« Hélas ! non, monsieur, à Fréjus nous étions innocents et on reportait la culpabilité sur le géologue ou l'ingénieur. Tandis qu'ici, dans ce drame d'Algérie, ne sommes-nous pas, tous, responsables... »

Nous accueillerons nos frères d'Algérie à bras ouverts, et à cœur ouvert. Qu'ils le sachent bien.

Mais regardons vers demain et après-demain en Algérie. Pensons à ceux qui restent.

Un chrétien ne détruit pas un fichier d’allocations familiales, ni les bancs d’une école.

J’ai vu, en Oranie, il y a cinq ans, des milliers d'oliviers coupés, par d’autres, au ras de terre.

Mais un chrétien ne coupe pas les arbres, ni un cèdre du Liban, car il est signe de grandeur.

Ni surtout pas un olivier, car il signe de paix, ce fruit de la clémence.

Mgr Jean RODHAIN