Vous êtes ici

Nuremberg An 2000

24 août 2017
Print

Jean RODHAIN, « Nuremberg… an 2000 », Messages du Secours Catholique, n° 117, mars 1962, p. 1.

Nuremberg… An 2000

J’imagine qu'il y aura un second procès de Nuremberg. En l’an 2000 on fera comparaître d'autres responsables de la mort d'autres millions d’hommes.

Et le procureur des nations leur dira : « Vous étiez Chef d'États très riches, et ministres très puissants. Vous gardiez des trésors de blé inutilisés[1] et vous faisiez détruire le sucre en surabondance. Pendant ce temps-là, les deux tiers des hommes avaient faim. Et pendant ce temps-là parce qu'on ne leur donnait pas de pain, ni de blé, ni de lait, des enfants et des hommes sont morts[2]

Ces victimes furent plus nombreuses que celles de Dachau et Buchenwald pour lesquelles furent jugés et pendus les responsables au premier procès de ce même Nuremberg.

A votre tour, Messieurs, maintenant, rendez compte. Vous avez des avocats. Défendez-vous. Nous vous écoutons. »

Je ne voudrais pas être à la place de ces accusés de l'an 2000, ni à la place des  juges non plus car cette justice-là n'appartient qu'à Dieu seul. Et je pense que ce nouveau Nuremberg sera aussi injuste que le précédent...

Mais la faim dans le monde en 1962, elle dépend, avant moi, avant vous, elle dépend d'abord des chefs d'État et des gouvernants. Eux-mêmes ont d'ailleurs affirmé et proclamé leurs principes généreux à ce propos. Eux-mêmes ont promis de distribuer ces exorbitants surplus. Et en réalité, quand un exploitant agricole, obligé par la loi, de détruire ses betteraves ou de limiter sa production, propose d'offrir gratuitement ses stocks pour les pays de la faim, ses démarches s'enlisent devant la muraille des règlements implacables : Nuremberg n°2 jugera un jour les responsables des règlements, des lois, des plans, des institutions. Les grandes responsabilités sont les responsabilités des grands. Je ne réclame pas des potences. Je prévois seulement qu'avant peu les nations qui ont voulu s'unir pour juger les responsables d'une guerre, sauront aussi juger les responsables d'une famine. Mais ce ne seront peut-être pas alors les mêmes nations qui formeront cette fois-là le tribunal international de ce futur deuxième procès de Nuremberg...

La faim et la répartition dés richesses alimentaires est donc d'abord affaire des grands. Ils seront jugés inéluctablement pour cela, en ce monde peut-être, dans l'autre monde certainement. Il est bon qu’on le leur rappelle. A chacun son métier.

Cela dit, en quoi cette Campagne de la Faim dans le Monde me concerne-t-elle, moi, simple individu, sans autorité dans l’État ?

Devant cet immense problème, à quoi bon essayer ? Chaque geste n'est qu'une poussière. Mais si cette poussière est un levain ? Si ce grain de levain fermente ? Si cette fermentation fait demain lever la pâte ? Si mes enfants découvrent la faim des autres, s'ils mesurent la famine des Indes ? Si mes garçons apprennent la Charité ? Si, apprenant la Charité, non pas dans un livre ou dans une poésie, mais dans le vif d'une privation et dans le vivant d'un partage, ils se mettent à découvrir la justice ? Non pas la justice de la Cour d'assises, mais la juste répartition des biens, mais la justice sociale, mais la justice dans les institutions, mais la juste notion des nations liées solidairement par le lien de la charité du Christ et des Chrétiens. Si mes garçons en grandissant font demain cet apprentissage, et si après-demain, en l'an 2000, ils sont de grands responsables, est-ce qu'ils ne résoudront pas les problèmes de la faim du monde autrement que leurs pères de 1962 ?

Ce levain c'est peu de chose. Cent grammes de levain cela présente le même aspect que cent grammes de plastic. Le plastic brise physiquement, et moralement. Le levain soulève, physiquement, et moralement. Le levain fermente dans la pâte. D'une fermentation microbienne, d'un travail microscopique, du grec « micro » : petit. Ça me rappelle quelque chose. Si en Carême des micro-privations aboutissent à une micro-réalisation à Ouagadougou, ce qui m'intéresse, ce n'est pas la charrue offerte ni le chèque envoyé, ce qui m'intéresse c'est exactement ce travail de levure fermentant. Ce travail pédagogique remuant la lourde pâte. C'est une opinion à remuer. C'est une génération à former. C'est une révolution à déclencher. Cette campagne de la Faim dans le Monde tient à ces petits riens.

Ce levain, ça me dit quelque chose. Ce levain dans la pâte, j’ai, il me semble, déjà lu cela quelque part.

« En ce temps-là, Il leur dit cette autre parabole : le royaume des Cieux est semblable à du levain qu'une femme a pris et caché dans trois mesures de farine, jusqu'à ce que tout ait fermenté. » (MAT. XIII - 33.)

La farine, pour la faim, c’est d'actualité. Le levain aussi.

Jean RODHAIN.

 


[1] Les États-Unis dépensent 700 millions de francs (anciens) par jour pour assurer le gardiennage et la conservation de leurs stocks d'excédents alimentaires.

[2] Voir page 12.