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Passe encore de bâtir, mais planter à cet âge…

24 août 2017
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Jean RODHAIN, « Passe encore de bâtir, mais planter à cet âge… », Messages du Secours Catholique, n° 119, mai 1962, p. 1.

Passe encore de bâtir, mais planter à cet âge…

Plutôt que de distribuer cent pommes, il vaut mieux planter un pommier.

Ce n’est pas une phrase en l'air à la Cité-Secours de Lourdes, nous avons planté, il y a trois ans, 814 arbres fruitiers. L'achat des plants, la main-d'œuvre, les soins à ce verger ont scandalisé certains qui ont poussé de hauts cris devant les factures. Mais, en ce printemps si tardif de 1962, ces arbres sont enfin en fleurs, et pendant vingt ans, pour nos 700 rationnaires, les factures des menus vont être allégées. Avec l'économie finalement réalisée, on pourra aider davantage les autres misères.

Un donateur arrive avec un chèque important : c’est pour acheter et distribuer des milliers de layettes dans tel pays d’Afrique. On le remercie. Et on essaie de lui expliquer qu'avec la même somme, on pourrait installer là-bas une petite école de puériculture et payer une monitrice : des milliers de femmes apprendraient ainsi à soigner les nouveau-nés, la mortalité infantile diminuerait : au lieu d'habiller des enfants, ce qui est bien, on sauverait des enfants par milliers, ce qui est mieux. Le donateur refuse : il veut une distribution immédiate. C'est son droit. Mais c'est de notre devoir de lui dire la vérité, et de batailler plus pour l'avenir que pour le présent.

Il est plus agréable pour le donateur de distribuer immédiatement, de voir le sourire gracieux d'enfants émerveillés, d'entendre les compliments récités en l’honneur du généreux distributeur. Il est moins plaisant de planter en terre dure, et d'attendre, de bâtir une école et de ne pas voir le rendement immédiat, de former des spécialistes et de préparer l'après-demain.

Avec les sucreries et cadeaux de leurs tantes-gâteaux, je connais des jeunes ménages qui auraient eu un appartement.

La prévoyance est la première charité : planter, bâtir, c'est aimer solidement.

Les abonnés de ce journal « Messages » se plaignaient il y a cinq ans, de multiples erreurs. On ne voyait pas arriver son journal, le voisin en recevait deux. On accusait le facteur ou l'imprimeur, ou la comptabilité. On fit venir des experts. Ils constatèrent que les P. et T. faisaient très bien leur travail. Mais, pour classer, tenir à jour et imprimer 490.000 bandes adresses, le personnel de notre journal disposait d'une courette vitrée, si minuscule qu'à chaque changement d'adresse, il fallait des prodiges d'acrobatie pour se faufiler entre les fichiers.

Tous leurs rapports aboutirent à la même conclusion : « Liquidez vos machines vétustes. Installez ce service dans un local clair, aéré, avec la place suffisante pour travailler en ordre. »

On se résigna à la dépense et au déménagement. Résultat : depuis lors, les réclamations des abonnés ont diminué de 90 %. Un bon pommier, bien planté, donne de bons fruits.

Ainsi, peu à peu, Il a fallu, pour chacun des services du Secours Catholique, chercher et trouver de la place. Depuis l'Afrique noire jusqu'aux Cités-Secours, depuis la présence au Vietnam jusqu'au vestiaire local, le Secours Catholique a pris une ampleur décuplée. Qu'il s'agisse de ce journal, ou du Service Urgences-Sinistres, ou de celui des Prisons et des familles de prisonniers, ou des Rapatriés, il a fallu s'agrandir : actuellement, plus de la moitié du personnel du Secours Catholique travaille dans des locaux hors du Siège Social, 120, rue du Cherche-Midi. Cette vieille et chère maison capable d'abriter le jeune plant de 1944, a dû se résigner peu à peu à l'éparpillement de ses rameaux.

Il s'agit donc de tout regrouper. Ce sera à la fois une économie et une rationalisation. Un local a été trouvé.

- Il est central : rue du Bac, près de la Médaille Miraculeuse et du Bon Marché.

- Il est simple : un garde-meuble que nous aménageons, en lui conservant sa sobriété.

- Il est calculé pour l'avenir : en sous-sol, un vaste parking pour que nos visiteurs n'aient pas l'angoisse de la contravention.

- Il est rationnel : le Secrétariat de l'Épiscopat, jusqu'ici rue Cler, l'Action Catholique, jusqu'ici à Montmartre, le Bureau d'Information de l'Épiscopat, la Fédération des Constructions d'églises, et quelques autres centrales nationales, se sont associées, avec le Secours Catholique pour l'acquérir, pour y réunir leurs services : cela évitera à chacun de multiples démarches.

Mais, pour le Secours Catholique, entreprise pilote de cette réalisation, c'est un pommier de taille à planter. C’est la Charité qui passe du stade artisanal au stade industriel. C'est un rendement accru pour l'avenir. C’est un acte de prévoyance et d'audace décidé par le Conseil d’Administration, après de longues études.

Les dons reçus pour les sinistres, nous n'avons pas le droit de les utiliser pour ce bâtiment. Alors, nous nous tournons vers vous qui depuis toujours nous aidez, vers vous qui nous poussez en avant : acceptez-vous de prendre part à ce nouveau risque ? Acceptez-vous de nous aider dans cette nouvelle entreprise ? Acceptez-vous, pour cette « plantation » exceptionnelle, de nous adresser un secours exceptionnel ?

Comment oser quémander pour un bâtiment alors que le monde a faim et que l'Algérie est en feu ? Est-ce l'actualité ?

La Campagne « Faim dans la Monde » prouve finalement que le blé ne manque pas mais que le pain est mal réparti : il faut former des cadres, distribuer des outils : pour nos 1.000 micro-réalisations qui vont procurer une distribution de 800 millions, qui osera dire que trois bureaux et un téléphone ne sont pas d'actualité ?

Lisez la page 3, tout entière consacrée à l'Algérie incendiée : même le Bon Samaritain a eu besoin finalement du bâtiment de l'hôtellerie pour parachever son fameux acte de Charité cité en exemple typique par le Seigneur Jésus.

En, l'an 2000, lorsqu'on apprendra aux enfants l'enthousiasme des chrétiens construisant les cathédrales du Moyen Age, ils répliqueront : et nos pères de 1962, qu'est-ce qu'ils ont construit ? Montrez-nous leurs œuvres.

Combien de nous ont envié les siècles où chacun donnait un champ, ou une pierre, ou une journée de travail pour préparer une cathédrale.

En 1962, pour préparer une Centrale de la Charité enfin adaptée à ce siècle, on embauche sur notre chantier.

Nous vous faisons, à chacun, confiance.

Mgr Jean RODHAIN