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Secousses sismiques

24 août 2017
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Jean RODHAIN, « Secousses sismiques », Messages du Secours Catholique, n° 122, septembre 1962, p. 1.[1]

Secousses sismiques

En Iran, la secousse sismique a précipité 20.000 vivants dans la mort.

En Iran, pays musulman, la radio nationale interrompait ses émissions chaque quart d’heure par une prière pour les morts et la récitation de versets du Coran. Ces musulmans ont la foi. En France, après la catastrophe de Hollande, le Secours Catholique ayant fait célébrer des messes pour les victimes, j'ai reçu une pincée d'objections de la part de bien-pensants, les uns m'interrogeant pour savoir « si j'avais le droit de le faire », les autres me demandant de garder « la neutralité ».- Avons-nous la foi ?

A voir trembler la terre, nous croyons bien qu'elle est une création. Mais croyons-nous au Créateur ?

La secousse sismique, expliquent les experts, est provoquée par des forces intérieures qui.... des vapeurs sous pression que... des eaux jaillissantes qui...

Ces « qui » et ces « que » me rappelaient ce grand conférencier prouvant récemment la totale intoxication de la jeunesse actuelle. Il énumérait les preuves de cette déchéance générale des jeunes : télévision qui disperse leur attention, cinéma qui déforme leur esprit, tenue des filles qui pervertit leur âme. C'était irréfutable, et tout, depuis l'Algérie jusqu’aux locaux scolaires lui servait à démontrer que jamais, depuis vingt siècles, le péril n'avait été si grand.

Le conférencier était un éminent conférencier. L'auditoire distingué à souhait savourait avec gourmandise cette absinthe : l'amertume a toujours une vertu apéritive et certains aiment à entendre anathématiser les responsables, dès qu'il ne s'agit pas d'eux-mêmes. D'ailleurs, ce réquisitoire contre les moins de 15 ans réconfortait d’autant mieux chaque auditeur qu'il en dissimulait plus du quadruple sur son passeport.

Je ne marche pas.

Je ne marche pas, parce que, dans ma jeunesse, j'avais déjà entendu un conférencier nous expliquer que l'école laïque et la franc-maçonnerie et les mauvaises lectures, et ceci et cela produiraient nécessairement une jeunesse dépravée.

Je lui avais répliqué que le jeune Caïn ayant trucidé Abel, le dit Caïn resta le seul survivant, et un survivant dépravé. Donc, à l'origine, la jeunesse était déjà dépravée à 100% et, dans cette dépravation indiscutable, ni l'école laïque ni le cinéma n'étaient probablement pour rien. Le conférencier triompha en déclarant que j'avais l'esprit mal tourné.

J'ai vieilli depuis, mais personne n'a pu, jusqu'ici, me retourner sinon l'esprit, du moins l'argument et m'expliquer comment, quoique préservés des périls de la télévision et de la franc-maçonnerie, les garçons de l'Ancien Testament n'étaient pas fatalement tous des anges : lisez la Bible.

Qu'en 1962, des risques existent, je le sais. Que certains de ces risques soient périlleux, on nous l'enseigne et j'y crois. Mais qu’entre tant de risques et parmi tant de périls subsiste tout de même une jeunesse merveilleuse de fraîcheur, de clarté et de disponibilités, voilà qui me surprend plus que tout.

Et cette jeunesse m'émerveille d'autant plus que je suis plus sombre que les autres dans l'énumération des périls accumulés.

Depuis Noé, combien de générations d’ivrognes se sont ajoutées et surajoutées ? Depuis David et sa fameuse Bethsabée, combien de familles avec l'illégitime en plus de la légitime ? Quelle hérédité accumulée lorsqu'on parvient à celui de la 1.000° génération ? Je ne dis pas ; « Faites l'addition », mais je dis : « Faites la multiplication », car, enfin, l'humanité ne s'ajoute pas, elle se multiplie.

Si, dans un boulier, vous avancez une boule noire au lieu de la blanche, cela fait une erreur. Une seule erreur visible. Mais si, dans une machine comptable à multiplier, vous vous trompez au départ, cela fait au résultat final une multiplication d'erreurs.

Depuis l'ancêtre des cavernes jusqu'à la grand-mère de la belle époque, l'hérédité de papa doit totaliser pas mal de fredaines.

Un arbre mal traité produit des fruits amers. Un arbre généalogique aussi.

Si les grands-pères ont trop couru, et les grand-mères trop bu, cela devrait, en trois générations, faire de gentils petits monstres.

Cinquante sources douteuses forment fatalement une rivière plus que douteuse.

Depuis les milliers d'années où les hommes et les femmes, les chrétiens et les non chrétiens commettent des péchés contre tous les commandements, cela devrait teinter singulièrement la rivière humaine.

Ajoutez-y les égouts actuels signalés par les nobles conférenciers (voir plus haut) et cela ne peut qu'aggraver la pollution du fleuve Humanité. Nous devrions mathématiquement, si loin de la source, après tant de déversements, flotter littéralement dans un véritable fleuve de boue.

Or, au contraire, Nicole, 6 ans, est aussi candide qu'un lys des champs et le petit Jacques se prépare à être missionnaire avec le zèle de ses onze ans. Tel carnet intime de ce jeune, tombé dans les Aurès, est aussi pur qu'une phrase de Jeanne d'Arc et on n'a jamais vu autant de garçons vous demander comment partir au loin pour servir les peuples qui ont faim.

Il y a donc, quelque part, non pas une station d'épuration qui filtre et stérilise, mais une force jaillissante et sans cesse rejaillissante que rien ne peut infecter. Il y a, invisible, au-delà et au-dedans de nos procréations, une force intérieure, une sève, une eau vive, qui ne vient pas de notre limon et que n'éclabousse pas notre boue. Et une source tellement abondante et surabondante que l'accumulation limoneuse des générations précédentes se dilue au point de multiplier ces échantillons d'eau, non seulement potable, mais limpide : les âmes d'enfants.

La femme aux sept maris successifs aurait pu consulter un psychanalyste ou bien mon conférencier de tout à l'heure : ils lui auraient diagnostiqué un de ces complexes charnels pesant très lourd et parfaitement explicable par une hérédité chargée : « On raconte que sa grand-mère, déjà..., quant au père, il était connu des vignerons de toute la Samarie. »

Fort heureusement pour cette Samaritaine, au lieu du conférencier, elle rencontra Celui qui lui parla de l'Eau vive.

Car le Seigneur est Lui-même cette eau sans cesse rejaillissante et vivante.

Il y a certains rapatriés qui abusent. Il y a le train-train quotidien qui agace, il y a trop de formulaires à remplir. Il y a ces égoïsmes qui paralysent. Il y a - je le sais - celle lourdeur qui nous gagne chacun peu à peu.

Et puis, tout à coup, une eau vive qui rejaillit, inattendue.

Et puis, parfois, un choc. « Ce Concile sera une véritable secousse sismique qui ébranlera la chrétienté », écrit un pasteur protestant. A cette heure où les évêques d'Asie et d'Afrique voguent déjà vers le Vatican II. Saurons-nous, en face des rapatriés[2], des affamés, des prisonniers, dépasser les formulaires et les distributions, et - en écho à la radio arabe de Téhéran - prier le Seigneur Tout-Puissant pour obtenir cette charité vivante, cette eau vive…

Pour obtenir cette eau vive, cette fraîcheur, cette spontanéité de la Samaritaine qui s'avance maintenant transformée parce qu'elle l'a rencontré, bouleversée par ce qu'Il lui a dit, rajeunie par ce qu'Il lui a donné.

« Seigneur, donnez-nous de cette eau »[3].

Mgr Jean RODHAIN.

 

 

[1] Réédité dans : Jean RODHAIN, Charité à géométrie variable, Paris, SOS / Desclée de Brouwer, 1969, p. 253-257. (note de l’éditeur)

[2] N'ayant pas eu le courage de dire la vérité aux Français, l'État n'a pas osé préparer à temps le rapatriement. La charge des rapatriés pèse donc anormalement sur les œuvres privées. Elle pèse lourdement sur le Secours Catholique. Aidez-nous, nous en avons réellement besoin. Merci. C.C.P. 5620-09 PARIS.

[3] Jean. IV. 15.