Vous êtes ici

Un Concile nouveau

24 août 2017
Print

Jean RODHAIN, « Un concile nouveau », Messages du Secours Catholique, n° 123, octobre 1962, p. 6-7.[1]

Un Concile nouveau

Eglise nouvelle… Problèmes nouveaux

Eglise sans routines

Les Pères de tous les 19 Conciles précédents se sont rendus au Concile à cheval. Ils ont cheminé comme cavaliers isolés ou groupés dans un carrosse, mais ils ont cheminé grâce au cheval. Même au dernier Concile Vatican I des évêques hongrois et italiens sont encore venus en calèche à deux chevaux, certains précédés d'une escorte de hussards à cheval. Et, d'un Concile à l'autre, il n'y a pas eu des chevaux augmentant de taille ou de vitesse. Non : le cheval est resté identique, et le pas du cheval constant comme rapidité. Rien n'a changé pendant 19 Conciles quant au mode et à la rapidité de transport des Pères des Conciles.

Tandis que, pour la première fois des Conciles, en 1962, aucun évêque ne viendra à cheval. Tous arriveront à cent à l'heure par le train, ou à neuf cents à l'heure dans un Boeing. Cela marque une rupture brusque dans la fresque des Conciles.

Ce détail du cheval vous paraît superficiel ? Alors méditons trente secondes si, pour arriver à Rome, l'Archevêque de Dakar, à bord de son avion, ne met plus seulement que quatre heures, alors, c'est que l'Afrique est maintenant proche : donc l'Africain est mon « prochain ». Il l'a toujours été au regard de Dieu. Il le devient pour mes sens, Et cela change tout dans la notion de « prochain » et donc dans l'exercice de la Charité.

Eglise sans armes

L'Histoire des Papes fut parfois liée à celles de leurs guerres. Tantôt ils avaient leurs propres mercenaires, tantôt ils appuyaient une armée ou finançaient une flotte de guerre (Ci-contre : bataille de Lépante gagnée par la flotte chrétienne sur les Turcs le 5 octobre 1571).

Pendant douze siècles l'Église eut à défendre ses États Pontificaux.

A la veille du dernier Concile Vatican I, Napoléon III offrait solennellement 50.000 fusils au Pape. Et Pie IX organisait une cérémonie pour recevoir 12 pièces d'artillerie offertes par les diocèses de Rennes, Laval, Quimper et Nantes. Pour tirer contre qui, ces canons ? Contre les Italiens qui attaqueraient Rome. Et ces canons tirèrent à pleins boulets, l'année suivante, le Concile interrompu...

On voit encore, sur la Via Aurelia, à 53 kilomètres de Rome, le bâtiment de la douane pontificale où, au dernier Concile, on arrêtait les évêques avant de leur laisser franchir la frontière des Etats pontificaux.

En 1962, c'est la première fois, depuis Charlemagne, qu'un Concile est présidé par un Pape ne régnant plus sur un véritable Etat, pontifical et temporel.

Eglise sans frontières

Le Samaritain avait pour prochain le blessé gisant à 3 m 50 sur la gauche de la route.

En 1962, le chrétien a pour prochain les nations des antipodes dès qu'elles sont sans pain.

En 1888, le Pape Léon XIII chargeait le Cardinal Lavigerie d'organiser des collectes et de lever des volontaires dans le monde entier pour combattre une misère : I'esclavage.

En 1962, la Saint-Siège ne mandate aucun Cardinal poux combattre cette autre misère : la faim. Mais S.S. Jean XXIII salue, dans la F.A.O., «  une forme moderne des œuvres de miséricorde d'autrefois ». L'Église tient compte de cette architecture nouvelle : ces institutions n'existaient pas sous Napoléon III ni du temps d'Ozanam.

L'Eglise collabore, en 1962, avec les Organisations  internationales responsables ou de l'Alimentation, ou de la Santé, ou des Réfugiés.

La Charité locale envers le réfugié, le malade, l'affamé ne peut plus ignorer ces structures internationales. Cela n'existait pas en 1869. Ces changements modifient le problème - et les solutions de l'action caritative à l'heure du Concile Vatican Il.

Un monde cherchant la paix

Libérée du poids de ses armées et de ses princes encombrants, l'Église du XXe siècle découvre mieux les fissures de sa propre architecture. « Je vous laisse ma paix. Je vous donne ma paix. »

L'Église doit porter la Paix du Christ que le monde attend. Mais comment préciser la paix et l'union tant qu’on est désuni ? La désunion des chrétiens en Églises séparées est reconnue par chacun comme un véritable scandale. Le problème ne sera pas résolu au Concile. Mais le Concile facilitera une recherche. Et il provoque déjà une commune prière (voir page 5).

Et Jean XXIII, accueillant tour à tour des visiteurs de toutes religions, a créé spécialement pour le Concile un organisme tout à fait nouveau dans la Rome si traditionnelle : la Commission pour l’Unité des Chrétiens.

Un monde qui a faim

« L'Église fait aujourd'hui ce qu'on pourrait appeler l'expérience physique de son universalité. Nous y croyions jusqu'ici, nous la proclamions dans notre Credo; désormais, par le fait de causes multiples, nous la « réalisons » sensiblement. Des peuples lointains, qui n'étaient pour nous qu'un nom sur une carte, une expression dans notre mémoire, prennent souvent un visage et deviennent tout proches : c'était un pays, ce sont maintenant des hommes. Nous comprenons brusquement et brutalement ce que cela veut dire, que le Christ est le roi de l'univers, car cet univers est là, nous nos yeux.

Mais, en même temps, l'Église mesure avec une sorte de stupeur les limites effectives de ce règne : Haïti, Goa, le Katanga, Koweit ne sont plus de simples idées, ce sont des hommes pour qui le Christ est mort, et cependant, tout près de nous, à nos côtés, nous éprouvons que le Christ est absent ! Voilà l’âme du Concile. » (Mgr Garrone).

Au Concile précédent, il n'y avait que 640 évêques, tous de race blanche. A ce Concile, 65% des évêques arriveront d'Asie, d'Afrique et d'Amérique. Parmi eux, beaucoup apporteront au Concile la terrible réalité des peuples de la faim. Ces diocèses sans pain seront une vérité plus criante que maints discours latins.

Misereor super turbam. « J'ai pitié de cette foule. »

Un monde ivre de techniques

En 1982 on dépense et on invente pour la guerre, mais aussi pour l'homme : on fore au cœur du Sahara des puits dépassant 1.200 mètres, et donnant, pour les oasis de demain, une eau surabondante. C'est nouveau comme efficacité.

Mais le plus nouveau, ce n'est pas la technique du forage ou du réacteur, c'est la structure socialisée de ce monde actuel.

Pendant 19 Conciles, l'Église a été considérée comme la grande réalisatrice de la Charité et des œuvres de miséricorde. Aujourd'hui, dans aucun pays, elle n'a plus ce monopole. Et l'État, ou la profession, assument dans beaucoup de nations, les charges d'assistance. Dans une partie de l'Europe, le malade est soigné grâce à la Sécurité Sociale. La vie de famille est améliorée par tout un régime d'allocations familiales. Cette justice sociale enfin réalisée, n'existait pas au temps du dernier Concile. Cela modifie heureusement les besoins du prochain. Cela modifie totalement les modes d'assistance du chrétien. Tandis que beaucoup de chrétiens rêvent encore de la chrétienté constantinienne, depuis le dernier Concile, nous sommes entrés dans une ère socialisée.

Serons-nous des archéologues boudeurs, ou bien des messagers du Christ aussi intrépides que ce Paul si enthousiaste pour les nouveautés de ses contemporains ?

 

[1] Article non signé, mais formellement identifié Jean Rodhain par Françoise Mallebay.