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Complainte de la Vierge des pauvres

24 août 2017
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Jean RODHAIN, « Complainte de la Vierge des pauvres », Messages du Secours Catholique, n° 128, mars 1963, p. 18-19.

Complainte de la Vierge des pauvres

« Le Fils de Dieu ne s'est pas choisi pour mère une femme riche ou opulente, mais cette bienheureuse Vierge dont l’âme était riche de tant de vertus. »[1]

St Jean Chrysostome

(Métaphraste)

Ces histoires de la Crèche avec sa paille nue et du pauvre établi avec le sol en terre battue, vous la rabâchez toujours dans vos oraisons, dit la Vierge Marie.

Cela fut. Mais cela ne fut pas ma seule pauvreté.

Mes autres pauvretés, vous ne savez donc pas les deviner…

 

1. Vous avez donc oublié le cri de mépris de toute la Judée :

« Que peut-il sortir de bon de Nazareth ? »[2]

C'est l’opinion courante des bonnes gens de Jérusalem. Cela vous replace au dernier rang. Cela vous classe dans la société. C'est une forme de pauvreté.

La paille de la crèche était dure. Plus dur était le regard de l’hôtelier, avec son registre « complet » fermé devant nos trop pauvres bagages.

La route de l’exil était longue. Plus longues étaient, en cet exil, les journées sans travail. Et très longues, les figures des Egyptiens devant ce ménage juif, réfugié.

Etre placé au dernier rang, c'est cela la première des pauvretés, dit la Vierge Marie.

 

2. J'étais riche de projets et de précautions,

Comme toutes les mères, pour ce Fils unique.

De Bethléem à Nazareth, J’avais tissé pour lui

Tout un réseau de présence et d'intimité.

J’avais amassé des trésors de sollicitude,

Pour le soigner et l’entourer à jamais.

Tout à coup, en Jérusalem, dans la foule, je le perds.

Au Temple je Le retrouve : mais c’est pour le perdre plus vite encore

Et Celui qui, aussitôt ruine mes trésors,

C'est lui-même, et d'un seul mot

« Ne saviez-vous pas qu’il me fallait être aux affaires de mon Père ? »[3]

Entendre cela, c'est un monde qui tombe entre nous,

C'est perdre d'un coup l'intimité préparée.

Ce qui était la confidence murmurée devient Evangile crié sur les toits,

Entendre cette sentence,

C'est ne plus pouvoir chercher où il sera,

C'est voir les Affaires du Père

Vous séparer du Fils, fruit de mes entrailles.

Quelle séparation que cette route qu'Il prend !

Vocation pour Lui,

Vocation pour moi.

Détachement.

Et je reste seule, si pauvrement seule.

Et c'est ma seconde pauvreté : l'enfant qui s’en va.

 

3.         J’étais comblée.

« Bénie entre toutes les femmes » : L'Ange me l'avait dit.

« Pleine de grâces » : Il l'avait dit aussi, et je le savais

Et je le sentais, ce trésor en moi,

Avec, dans mes mains, ces richesses bien tassées,

Et depuis David préparées

Et depuis les Prophètes annoncées.

Mes mains pleines de grâces, j’ai essayé une fois de les ouvrir,

Je n'ai eu qu’un mot à dire et toute la noce me bénit

Car il était meilleur que toutes les vignes du pays, ce vin.

Mais quel vin d’amertume pour moi

Que d’entendre ce rappel de l'heure non encore venue.

Et dès cet instant, mes mains si pleines, mes mains si riches?

Je n'osais plus m'en servir

Devant la foule affamée

Devant la tempête préparée, sans oser intervenir,

Je sentais à chaque coup mes trésors tressaillir.

« Femme, qu'y a-t-il entre toi et moi ? »[4]

Femme, depuis Cana condamnée à attendre l'heure

Sans jamais plus parler,

Sans jamais plus distribuer,

Faible comme les vrais faibles,

Pauvre comme les vrais pauvres.

Comme, en son église désertée, le prêtre solitaire avec son tabernacle fermé

De tout vouloir donner, et de ne rien pouvoir donner,

C'est aussi une forme de pauvreté,

La troisième, que je viens vous révéler.

 

4. Vous mesurez mon arrachement à l'heure de la tunique arrachée

Et mon déchirement à l’instant des vêtements déchirés,

Devant Sa croix et devant Sa nudité.

Mais il est une autre pauvreté que vous ne savez point,

Il est un autre détachement qui datait de bien plus loin,

Dès l'instant où j'avais deviné

- Car une mère devine vite -

La déchirure préparée par l'un des douze

Et la lente fissure dans la fidélité de tous les douze,

C’est au-dedans de moi

Que, tout en secret mon cœur était arraché.

Cette déchirure-là est plus cruelle que le tissu séparé.

Cet abandon-là est plus dénudant que toutes les nudités,

Or, depuis le premier jour, ces abandons des siens,

Je les voyais bien.

Plus j'étais riche de clartés

Plus se clarifiait ma solitude

Même parmi les douze : Solitude.

Solitude, la quatrième pauvreté : celle du cœur.

 

5. Aboutissement de la lignée des pauvres d'Israël,

les bras chargés des pauvres péchés,

Je suis riche de tous les pardonnements. Depuis Adam osant devant le Créateur quitter son rang,

Depuis le grand Salomon et tous les Salomons récents.

Je les vois tous, les grands de ce bas-monde

avec leurs sciences et leurs omnipotences

avec toutes leurs plumes, avec leurs habits verts,

je les vois finalement mesurer leur étroite misère

et l'ayant pesée, s’en venir me trouver en confidence.

Depuis la première Eve jusqu’à la dernière du long cortège

Je sais pour chaque âme l'heure des cieux ouverts

Et cependant

Cependant, une fois tous les mille ans

Je me sens glacée devant la porte refermée

Devant celui qui n’aurait jamais dû naître,

Devant l'endurci jeté une meule au cou,

Devant l’endurci que mon fils ne veut plus voir.

Alors, je me sens

Vraiment pauvre actuellement

Car personne ne peut être plus pauvre, en ce cas, sur votre terre

Et c’est la pire des pauvretés, mon fils,

C’est la cinquième et dernière des pauvretés : la mienne.

 

6.         Car en fin de compte

Toutes les autres pauvretés

Lorsqu'elles sont dépouillements, Lorsqu'elles sont renoncements,

Ne sont que cheminements vers Lui.

Plus j’étais comblée par Lui

Et plus je me détachais de ce qui n’était point lui.

Plus je devenais riche de grâces,

Et plus j’entrais dans la pauvreté de ce qui n'est pas grâces

Dans cet invisible jardin qui est le sien,

Si secret, si clos si fermé,

« Il comble de biens les affamés

Et les riches, il les renvoie les mains vides. »[5]

Car il a regardé la pauvreté de sa servante. Dès qu’on perd tout le reste

C'est Lui que finalement, on trouve.

 

Voilà pourquoi J'ai le manteau toujours grand ouvert

avec à l’abri tous les pauvres.

Voilà pourquoi quand je veux un ambassadeur,

C'est la seule Bernadette que je choisis. Et voilà pourquoi je vous écoute

Lorsque, quittant vos bredouillements et vos rabâchements,

Finalement pesant vos mots, vous me dites sérieusement :

Priez pour nous « pauvres »

« pauvres pécheurs »

Alors je vous écoute, maintenant, et à l'heure de votre mort.

Amen.

 

J.R.

 

 

[1] Brév. Rom. Fêtes de la B.V.M. 2e Nocturne, IV° leçon.

[2] Jean 1,46.

[3] Luc 2,49.

[4] Jean 2,4.

[5] Magnificat. Luc 1,55.