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En marge du Concile

25 août 2017
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Jean RODHAIN, « En marge du Concile », Documents-Secours, n° 5, janvier 1963, p. 3-4.

En marge du Concile

Au Concile tout est instructif : ce que l'on entend, ce que l'on voit. Tout est occasion d'apprendre dans cet extraordinaire Séminaire épiscopal. Non seulement les exposés faits par les Pères sont des cours généralement intéressants à suivre, mais les à-côtés fourmillent de rencontres instructives. Dans les tribunes de la basilique Saint-Pierre ou dans les autobus de ramassage épiscopal, on retrouve les évêques que l'on a connus au Viet-Nam ou aux U.S.A. et on fait connaissance avec des évêques inconnus.

Sur quoi portent les conversations? Sur le Concile, sur la séance en cours, sur le vote émis bien sûr. Enfin chacun interroge aimablement son partenaire sur son propre diocèse. Quand un évêque rencontre le Secrétaire général du Secours Catholique, il en profite pour lui exposer la situation du Secours dans son propre diocèse.

Si l'évêque est Français, dans 90 % des cas la conversation se présente ainsi : « Notre délégation a bien travaillé pour les rapatriés. Elle a sauvé l'honneur pour l'accueil. Le Préfet me l'a répété la veille de mon départ pour Rome ». (Suit une description sommaire des appels diocésains, des chambres trouvées, des liaisons avec l'Action Catholique, etc.).

Or cet accueil des rapatriés par le Secours, chaque évêque en convient, elle n'est pas due à des camions, ni à des distributions. Elle est due à des «  personnes ».

Et les évêques me racontent ce que j'ignorai de leur propre délégation

« Dans telle paroisse où se trouvait l'aérodrome, on pouvait compter sur un délégué réel du Secours Catholique. »

« Auprès de telle Institution où il fallait obtenir soixante-dix lits pour les rapatriés, on avait comme avocate une déléguée locale n'ayant pas froid aux yeux. »

« Dans telle zone industrielle où il s'agissait de reclasser sans tarder des jeunes turbulents d'Oranie, on avait un responsable de zone travaillant habituellement avec l'A.C.O.; les liaisons établies depuis toujours ont permis au Secours Catholique de réaliser ce reclassement dans un climat de pastorale d'ensemble. »

« Notre permanent diocésain va chaque semaine dans les bureaux de la Préfecture pour toutes sortes de démarches. Il y est connu comme le loup blanc (Et le Président va à la chasse avec le Sous-Préfet). Et on les a vus l'un et l'autre sur le quai de la gare à toutes les heures du jour et de la nuit pour les convois de rapatriés. Aussi automatiquement le Secours Catholique fait partie du Comité Départemental où il représente toutes nos œuvres. »

Il y a aussi quelques rares conversations funèbres :

« Dans notre diocèse, nous n'avons pas encore de délégué permanent du Secours, alors c'est le président des chorales paroissiales et un chanoine qui représentent les œuvres à la Préfecture. »...

J'écoute. Je savoure les roses. J'absorbe aussi les épines. Mais, une seule conclusion : tout dépend du réseau : avoir des cadres, et les faire travailler.

Si l'évêque est africain, la largeur de son sourire est à la mesure de nos micro-réalisations. Je n'ai jamais tant entendu parier de petits ânes, de charrues et de puits que depuis que je siège au Concile Œcuménique Vatican Il.

A une solennelle réunion en marge du Concile, nous avons entendu un archevêque noir décrire son pays au dur climat. Il précisait que depuis toujours les femmes de son village devaient chaque jour, le réservoir sur la tête, faire plus de 6 kilomètres pour chercher l'eau. « C'est fini, depuis l'an dernier nous avons un puits. Ma mère, ajoutait-il, avec un imperceptible tremblement dans la voix, avait fait cette corvée toute sa vie. Elle en est enfin délivrée : nous avons notre puits. C'est une micro-réalisation ». Et comme toute l'assemblée applaudissait (je savourais cela d'autant plus que mon voisin de tribune a la phobie des micros), l'archevêque enchaîne : « Le meilleur résultat des micros dans mon diocèse, ce ne sont pas les puits, ni les charrues : c'est d'avoir donné des responsabilités à certains. Les micros nous forment des militants pour demain ».

Je resavourais : chercher des responsables de l'action charitable. Les former bien sûr. Les faire travailler pour les former. Mais d'abord les chercher.

On en trouve dans les déserts d'Afrique.

Il y en a dans vos paroisses. Ils attendent.

Ils attendent que vous leur fassiez confiance.

Ils attendent que vous leur donniez du travail.

Ce n'est pas un décret du Concile. Mais c'est une dominante qui revient sans cesse lorsqu'on écoute à Rome les évêques de France ou d'Afrique, ou d'ailleurs, tandis qu'inlassablement S.S. Jean XXIII nous répète : « L'Église, c'est d'abord l'Église des pauvres ».

Mgr Jean RODHAIN.