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Introduction de " Les pauvres, nos autres "frères séparés"

24 août 2017
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Jean RODHAIN, « Préface », in SECOURS CATHOLIQUE, Les pauvres, nos autres "frères séparés", Paris, SOS, 1963, p. 1-4.

Introduction

Un cri dans la nuit

Rien, dans les préparatifs publics du Concile, n'évoquait les Pauvres. C'est Jean XXIII qui, le premier, avant l'ouverture, proclama que « l'Église est d'abord l'Église des Pauvres ». Et comme un bruit de fond, un bruit imprévu, inattendu, l'écho répondit de toutes les tribunes du Concile. Un écho qui devint une véritable litanie. Une litanie qui fut une des dominantes de la première session. Une litanie continuelle d'interventions : ces pasteurs parlant de leurs peuples rappelaient leurs diverses pauvretés : Masses sans travail. Peuples sans pain. Familles sans toit.

Ce cri trouble notre nuit.

Car nous sommes dans le noir. Parce qu'il a un transistor, l'homme de 1963 se croit clairvoyant : mais sa radio, admirable technique, ne lui filtre qu'une lumière atténuée. Elle ne laisserait pas Bossuet parler devant son micro comme il osait parler devant la Cour.

Et, dans leur aveuglement, le monde et les mondains restent en extase devant les princes et les stars, devant les succès et les vitrines, devant le bruit et les radios. Vanitas vanitatum.

La pauvreté, c’est le caractère dominant de l’humanité

Pauvreté de la mappemonde.

Moins de 2.500 calories dans les pays les plus peuplés.

En Inde, Chine, Russie, Amérique du Sud, 70% des humains vivent et meurent dans des conditions de pauvreté.

Pauvreté d’un monde moderne

A part le Patriarche satisfait qui s'endort du sommeil du juste en chantant son Nunc dimittis avec le prophète Siméon, 95% des vieillards avouent que leur longue vie a été dominée par de pauvres soucis : salaire, chômage, maladie, inquiétudes.

Et face au Souverain Juge, qui oserait ne pas s'avouer pauvre lorsqu'il se présente avec son seul linceul. En face de Dieu, nous ne sommes que de pauvres pécheurs.

Pauvreté qui demande des comptes

- En 6 ans, 30 pays nouveaux à l'O.N.U.

- Bandoeng marque le réveil des peuples de la faim.

- Ces peuples constatent que les pays riches : Canada, Allemagne, U.S.A., France, sont des pays chrétiens.

- Ils demandent des comptes à l'Église.

- En 1975, il y aura sur terre plus de 5 milliards d'hommes, dont 4 milliards du côté de la faim.

- Nous allons vers l'échéance mondiale des Lazare se dressant devant les pays confortables.

Pauvreté qui a besoin d’être précisée

En 1963, l'Humanité reste pauvre, et cette pauvreté, nous devons la considérer.

Ce n'est pas facile.

Tout le monde parle - depuis peu - de l'Église des Pauvres.

En quoi consiste la pauvreté ? Où sont les pauvres authentiques ? Quels services efficaces rendre aux pauvres ? Dès que l'on cherche, on s'aperçoit que chacun répond « à peu près ». Et que sous peine de se payer de mots, il faut commencer par vérifier, par préciser.

C'est la méthode de l'Évangile :

- Faites-les asseoir par 50 et par 100, dit le Seigneur[1].

- Combien avez-vous pour donner à manger à cette foule ? vérifia ensuite le Seigneur.

Pour préciser la notion de pauvreté, pour vérifier la réalité de la pauvreté de notre prochain, adoptons cette méthode de l'enquête.

Une échéance

Tant que les évêques sont au Concile, il est très facile à chacun des laïcs de réformer l'Église à sa guise et d'exprimer des vœux, ou des critiques.

Au lendemain du Concile, les difficultés réelles vont commencer.

Après avoir admiré les promesses magnifiques de cette Pentecôte romaine, le public mettra l'Église au pied du mur. Mais il ne regardera plus vers Rome. Les Japonais regarderont les paroisses japonaises. Les Parisiens observeront les paroisses parisiennes. Chaque paroisse sera guettée pour vérifier comment le Concile s'y traduit en application et en réformes.

Et si le Concile met un jour l'accent sur « l'Église des Pauvres », c'est chaque responsable d'activité caritative qui sera mis précisément au pied du mur...

Un questionnaire

Ce questionnaire n'a pas été composé par un théoricien dans un laboratoire.

- Une première série de questions a été préparée dans une session de 80 permanents du Secours Catholique (Abbaye de Royaumont, en février 1963).

- Les réponses à ces questions ont été envoyées par 58 Comités diocésains.

Aux Journées nationales de mai 1963, le libellé des questions et la synthèse des réactions ont été discutés.

Ainsi, un premier essai sur le vif, une première exploration sur le terrain ont permis d'éliminer les questions obscures, de signaler les zones de misère jusqu'ici inexplorées, de préciser les échecs habituels.

C'est en tenant compte de ce premier essai, de ces critiques, de ces suggestions que l'équipe nationale du Secours Catholique a finalement mis au point ce questionnaire.

Il comprend 24 questions classées sous trois perspectives

- 1) Existence de la Pauvreté.

- 2) Eglise et Pauvreté.

- 3) Au Service des Pauvres.

Un mode d’emploi

Il ne s'agit pas d'un référendum à grand fracas devant être lancé dans le public.

Pour se préparer à cette échéance, le Secours Catholique choisit comme thème de son travail 1963, 1964, 1965 : l'Église des Pauvres, et il commence cette campagne par une enquête, et donc un questionnaire.

Ce n'est pas un sondage d'opinion.

Ce n'est pas un bulletin de vote suggérant une réponse par oui et par non.

C'est un instrument de travail à adopter : ici, c'est toute une équipe d'action charitable qui se répartira les divers aspects de l'enquête. Ailleurs, c'est une personne isolée qui voudra s'en servir pour faire son propre examen de conscience.

C'est un instrument de recherches, d'enquêtes, de réflexions, d'interventions, de vérifications.

Il ne s'agit pas d'aligner des approbations, des ratifications de comités répondant d'un mot « évidemment, bien sûr ». Il s'agit de chercher des faits et de les contrôler avant de les insérer dans les réponses.

La synthèse des réponses sera publiée dans le journal «  Messages » à partir du 1er janvier 1964.

Ceci en vue de nous mettre réellement, ensuite, au service des pauvres.

SKOPLJE (Yougoslavie), 14-8-1963.

Jean RODHAIN.

 

 

[1] Luc IX. 14.