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Ne coupez pas les cordes

24 août 2017
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Jean RODHAIN, « Ne coupez-pas les cordes », Messages du Secours Catholique, n° 128, mars 1963, p. 1.[1]

Ne coupez pas les cordes

Plus de cent morts, faute de cordes : cela s'est passé il y a deux ans, entre Hambourg et la mer.[2]

Une digue rompue, une inondation classique. Cependant dans cette région super-équipée, on avait tout prévu en cas de sinistre. Un mécanisme précis mis au point par une administration prévoyante devait mobiliser tous les services à la première alarme. Tout était prévu, sauf que le premier coup du flot porterait sur la centrale de distribution du courant : plus de lumière, plus de radio. Alors, sonnez le tocsin. Mais les cloches étant électrifiées, il y a longtemps qu'on a supprimé les cordes inutiles. Chacun voyait l'eau monter, mais se reposait sur les services officiels : tant qu'il n'y a pas de sirène, ni de tocsin, rien à craindre. En ne craignant rien, plus de cent personnes disparurent dans leurs fermes isolées.

Un pauvre diable de sacristain tirant sur une vieille corde aurait par son tocsin sauvé des dizaines de vies humaines englouties par la faute des disjoncteurs paralysés et des dynamos bloquées.

Aussi, huit jours après, les instructions préfectorales et épiscopales donnaient la même consigne aux maires et aux curés « Ne coupez pas les cordes. Replacez les cordes en réserve dans les clochers. »

Il y eut non seulement les cent morts de la première nuit, mais dès le lendemain matin, une fois le courant rétabli, les secours ne réussirent pas à faire face au désastre. Tant et si bien que les autorités civiles et religieuses firent une enquête. Elle démontra que dans cette zone prospère où une administration socialisante a réussi de remarquables réalisations, le public s'est à peu près endormi dans une confiance euphorique envers les municipalités. Puisque le moteur tourne rond, à quoi bon apprendre à ramer ? Tout est prévu. Sauf, au clocher, les cordes. Sauf, dans les cœurs, la spontanéité.

Il n'y a pas qu'à Hambourg que les réussites endormantes précèdent certains réveils sans cloches. « Une sorte de bien-être doux et profond s'empare peu à peu du pays et fait reculer les zones d'ombre et de malheur » écrivait, parlant de notre douce France l'éditorialiste de Paris-Match le 12 janvier dernier.

« Le pays ne manquera pas de charbon », mais dans les H.L.M. on gèle faute de charbon.

Du temps de la France de papa, on avait sa provision de charbon à la cave. En 1963 il n'y a pas de charbon. D'ailleurs il n'y a plus de cave : Seigneur j'ai tout prévu...

Il faut vivre dans l'avenir : dans 20 ans, on sera en 1983. Permettez, puisque comptes il y a, que je compte aussi dans l'autre sens : il y a 20 ans, nous étions en 1943. Plus de mazout, ni d'essence. Imaginez que cela recommence : avez-vous votre cheval disponible ? et votre provision de bois dans la cave pour votre bonne cheminée ? En Suisse les journaux répètent régulièrement l'annonce du gouvernement fédéral demandant à chaque ménage de vérifier sa provision de 8 jours de conserves pour vivre en cas de ... En Suisse, on ne coupe pas les cordes ...

En France, un incontestable essor de la qualité industrielle va proposer à la jeunesse une tâche passionnante au service du progrès.

Dans cet essor nouveau, le danger n'est pas seulement dans la défaillance possible des techniques. A l'instant où je m'extasie sur la télé m'apportant sur ma table de cuisine les splendeurs de Polynésie, le merveilleux petit écran peut devenir tout pâle et tout muet comme une vulgaire fillette en syncope, par suite d'une grève des accessoiristes privant illico dix millions de français des trésors des antipodes. Cela n'a aucune importance d'ailleurs.

Mais ce qui a de l'importance, c'est de ne pas détendre les cordes de son violon intérieur.

Il y a des âmes qui ne réagissent plus, qui ne chantent plus, qui ne vibrent plus parce qu'elles ne s'exercent plus et s'en remettent au « social » pour tout résoudre.

Aux Etats-Unis, on laisse - sous prétexte de ne pas leur donner de complexes - les enfants faire tout ce qu'ils veulent. Cela fabrique des sauvageons qu'il faut ensuite rééduquer péniblement. Et cela n'arrive pas qu'en Amérique.

L'ankylose, pire que la rouille, paralyse très vite ce qui ne s'exerce pas.

Ils l'ont compris ceux qui, effrayés par la cotonneuse vie de bureau, s'astreignent à marcher à pied au moins 6 kilomètres par jour.

Ils l'ont compris ceux qui, calfeutrés entre les guichets des administrations, s'astreignent chaque année à servir les malades comme brancardiers à Lourdes, ou les pauvres dans une Cité-Secours.

Ils l'ont compris ce danger de l'ankylose de l’âme, ceux qui contraignent leurs enfants à faire leur lit exactement et à savoir servir à table correctement.

C'est facile d'entendre un disque passivement, c'est mieux de savoir tendre les cordes de son violon et d'en jouer.

C'est bien d'installer une organisation machinée. C'est mieux de rester une âme disponible.

C'est bien de déclarer, de proclamer, d'affirmer. C'est mieux de payer de sa personne, de servir. Même si cela coûte. Surtout si cela coûte. Pour chasser du Temple les habitudes envahissantes, le Seigneur prit des cordes. Ca réveille, ça sonne le réveil. Ne coupons pas les cordes.

Jean RODHAIN

 

[1] Réédité dans : Jean RODHAIN, Charité à géométrie variable, Paris, SOS / Desclée de Brouwer, 1969, p. 177-180.

[2] Le Secours Catholique français était sur place 24 heures après, avec camions de vêtements partis de notre succursale de Berlin.