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Un colis ou des structures

24 août 2017
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Jean RODHAIN, « Un colis ou des structures », Messages du Secours Catholique, n° 133, septembre 1963, p. 1.[1]

Un colis ou des structures

Il suffit d'avoir vécu quelques heures seulement dans les ruines, et parmi les sinistrés de Skoplje, pour comprendre l'utilité d'un colis apporté. Une ration de vivres, une couverture chaude, un biberon de lait pour l'enfant, cela n'a pas de prix. Toutes les discussions politiques, tous les manifestes avec ou sans signatures, tous les congrès avec grands orateurs, semblent alors de pauvres et très lointains nuages. Il est évident, comme le soleil à midi, qu'alors le geste indispensable, c'est le secours immédiat. C'est le geste attendu par les victimes, c'est le geste réclamé, impéré par le Seigneur. A cet instant, il n'y a pas d'hésitation possible : le devoir, pour une fois, est clair. Et s'il est clair pour un particulier, il l'est à plus forte raison pour une organisation qui est par définition « secourable ». Ils ont raison ceux qui nous ont envoyé de l'argent pour cela. Et nous avons eu exactement, rigoureusement, raison de traduire cet argent en colis qu'une Caravelle rapide vint apporter aussitôt sur place à Skoplje, au vif de la plaie.

A quelques jours de distance, nous avons distribué à Marseille d'autres colis, mais avec un certain regret.

Dans ce grand port de mer français, des milliers de familles étaient en souffrance. Pas moyen de trouver place dans les hôtels. Pas de réserves familiales pour assurer des dépenses imprévues. Ces passagers en souffrance, ces touristes bloqués, cette masse ouvrière ne pouvant rejoindre ses villages d'Algérie, tous avaient besoin de secours immédiats. Les journaux ont félicité Croix-Rouge et Secours Catholique d'y avoir fait face. On l'a fait, bien sûr. Mais je n'en suis pas fier du tout de ce travail.

Pourquoi ?

Parce qu'il s'agissait ici d'un désaccord des hommes. D'un désaccord évitable.

Quand un tremblement de terre ou une inondation, ou une épidémie frappe, nous secourons. Nous secourons après les fléaux inévitables.

Mais quand le mal est évitable, le meilleur secours est d'éviter ce mal. Le travail doit se faire avant. Il s'agit de prévenir d'abord.

Plutôt que de multiplier les pompiers pour éviter les incendies, il est plus secourable de structurer la maison en matériaux incombustibles : on écarte le fléau d'incendie.

Plutôt que de ravitailler sans cesse les passagers d'un bateau abandonné, il est plus secourable de structurer avec justice les relations du commandement et de l'équipage et des armateurs : on écarte les fléaux de la grève et du lock-out.

Plutôt que de distribuer du lait aux enfants mal nourris, il vaut mieux intervenir pour le juste salaire des parents.

Plutôt que de réconforter des milliers de vieillards abandonnés, il est plus secourable de pénétrer les institutions d'un pays pour obtenir que sa législation réalise l'assistance que les familles, les collectivités locales, et éventuellement l'État, doivent normalement à ceux des vieillards de la nation qui n'ont pas pu (et quelquefois pas voulu), se constituer, par leur activité professionnelle, une « retraite » normale.

Ici, le travail auprès des structures prime le travail de confection des colis[2].

En nous voyant secourables, Gribouille nous accable : il prétend que le Secours Catholique retarde de cent ans. Il affirme que les activités charitables étant périmées, la seule activité utile est l'institutionnelle. Et devant les proclamations de tant de Gribouilles simplistes, certains se demanderaient si nous ne devrions pas choisir entre le colis et la structure.

La réponse consiste à regarder la vie. Nous voyons tous les jours un de nos membres nous dire : « Depuis que je suis responsable du Secours Catholique, je visite un quartier où j'ai découvert une misère insoupçonnée. Pas d'eau. Pas d'égouts. Pas d'espaces verts. C'est intolérable. Que faire ? » Réponse : Le Secours Catholique vous a conduit à découvrir cela. Quittez, à la rigueur, vos fonctions au Secours Catholique. Entrez dans la municipalité ou dans un syndicat. Revendiquez. Intervenez. Modifiez les institutions locales.

Celui-ci a découvert la misère des hôpitaux ; il devra pénétrer les structures hospitalières. Celui-là a découvert l'abandon de l'enfance, nous le pousserons à entrer dans une association de parents, ou bien une fédération de familles, pour jeter un cri d'alarme, et documenter les premiers responsables : les parents.

Ce jeune s'est privé pour une micro-réalisation en Haute-Volta. Il a reçu de là-bas toute une documentation vivante, un contact s'est établi. Un monde nouveau se dévoile à ce jeune. Une vocation s'éveille. Il va partir comme professeur dans une école d'agriculture de Ouagadougou. L'action caritative conduit finalement à l'entrée dans l'institution.

L'action charitable fait découvrir la misère : elle prépare l'individu à connaître l'homme, elle le force à comprendre l'importance des structures. Elle conduit à la pénétration des institutions, non plus seulement par des légistes ou des docteurs en droit, mais par des spécialistes ayant l'expérience du Pauvre.

Le Bon Samaritain ayant découvert le blessé sur la route, le soigna immédiatement. Se rendant compte de l'insuffisance de ces « premiers soins », il eut recours à l'institution de l'époque : « l'hôtellerie ».

Il participa à cet organisme permanent par une cotisation[3], par des conseils[4], et par une surveillance[5]. C'est exactement l'itinéraire de l'initiative à l'institution.

L'activité charitable directe, non seulement éveille des vocations solides pour les structures d'ensemble, mais aussi elle pénètre par elle-même les structures.

A Skoplje, pourquoi le Secours Catholique a-t-il été admis Dans les structures internationales, pourquoi est-il sans cesse consulté ? Mais justement en raison de sa présence sur tous les chantiers de misère. L'expérience très terre à terre de la misère crée une compétence irremplaçable. Elle pénètre finalement les institutions. Le colis distribué conduit finalement au sein même de l'organe représentatif ou législatif.

Depuis son origine, le Secours Catholique a été ainsi entraîné à ce travail pédagogique. Son bureau d'études comprend plusieurs spécialistes qui sont uniquement consacrés à traduire en documents de travail les expériences de la misère. Son service de recherches comporte maintenant une bibliothèque spécialisée et publie des études destinées aux législateurs.

Vous ne le saviez pas ? Venez visiter les installations actuelles du 106, rue du Bac et vous verrez combien est grande la part de notre activité consacrée au travail auprès des structures et des institutions.

Il ne faut pas se payer de mots : Le Secours Catholique n'a pas à choisir entre colis et institution. Il faut les deux. Tout se tient.

Mgr Jean RODHAIN

 

[1] Réédité dans : CGV, pp.295-299.

[2] Mais il ne les supprime pas.

[3] Il tira de sa bourse 2 deniers et les donna à l'hôtelier (Luc, X,35)

[4] Il dit à l'hôtelier : « Aie soin de lui. » (id)

[5] Il dit à l'hôtelier : « Ce que tu auras dépensé en plus, c'est moi qui le paierai à mon retour. » (Id.)