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Homelie pour ce dimanche

25 août 2017
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Jean RODHAIN, « Homélie pour ce dimanche », Brochure de la Journée nationale 1964, p. 1-2.

Homélie pour ce dimanche

XXVI° après la Pentecôte

Paraboles du grain de sénevé et du levain. (Matt. XIII - 31 à 35.)

1. - Voici un langage adapté à ce temps-là

En ce temps-là les foules vivaient au grand air : chacun connaissait le sénevé, cet arbrisseau. Chaque famille avait son propre four à pain, chaque enfant regardait curieusement sa mère placer la levure dans la pâte.

En 1964, le Français ne cultive pas le sénevé et les enfants ne voient plus leur mère pétrir le pain familial. C'est fini. Aujourd'hui, certains prétendent que le Seigneur emploierait des paraboles adaptées à notre époque, qu'Il mettrait en image le minuscule grain d'uranium déployant une force fantastique dans la pile atomique, ou bien qu'Il évoquerait l'essence de kérosène animant le réacteur pour transporter les cent passagers de l'avion. Mais lisons l'Évangile tel qu'il est écrit...

2. - Ce langage concerne le Royaume des cieux

C'est un royaume qui commence déjà sur terre. Les auditeurs du Seigneur étaient un groupe minuscule comme un grain de sénevé.

A la mort de saint Pierre, ce grain avait déjà percé hors de terre, aussi bien à Corinthe qu'à Rome : la chrétienté était visible et perceptible.

Pendant des siècles cet arbre a grandi ; tantôt étendant majestueusement ses ramures, tantôt perdant par un schisme ou une hérésie ses branches les plus fournies.

En 1964, le Concile nous montre cette implantation devenue universelle et Paul VI reprend la même image à l'instant où il prend l'avion pour Jérusalem :

« Nous voulons que ce soit un retour au berceau du christianisme, là où le grain de sénevé de la parabole évangélique a jeté ses premières racines pour s'étendre contre un arbre à la riche frondaison, qui couvre maintenant de son ombre le monde entier[1]. »

Et si la masse des 3 milliards d'hommes sur terre se compare à une pâte humaine, il faut avouer qu'elle est en 1964 en pleine fermentation.

Les jeunes nations se gonflent. Les races fermentent de toutes parts. Parmi les idées, parmi les ferments qui travaillent sourdement cette pâte, il y a aussi des idées chrétiennes.

L'Encyclique « Pacem in Terris » a ouvert le Royaume de Dieu à tous les hommes de bonne volonté. La mort de Jean XXIII, le pèlerinage de Paul VI ont été comme des levains qui ont remué cette pâte que certains croyaient inerte. Rien n'est inerte en ce monde : chaque pâte attend son levain. Chaque sillon est préparé pour son grain.

3. – Un langage nous touchant directement

Chaque pâte attend son levain.

Il y a des gens prudents qui ne croient pas à cette fermentation. Ils croient à l'inertie. Ils veulent conserver intact leur talent. Ils l'enfouissent. Et le Seigneur les condamne (Matt. XXV - 24 à 29)

Il y a des chrétiens généreux qui s'identifient avec la masse. Non, le chrétien n'est pas la terre : il est le sel de la terre (« Vous êtes le sel de la terre... » (Matt. V - 13). Il est l'ingrédient qui, dans la mystique chimie du royaume, provoque la réaction du sol comme le salpêtre réveille le champ stérile, comme la levure fait réagir la masse : il est le levain dans la pâte.

Le quartier dort : le chrétien lui parlera de la famille du prisonnier, de la solitude du vieillard, de l'inertie du bureau de bienfaisance qui ne s'est pas réuni depuis un an. Cela sera comme du sel qui pique et réveille, comme du levain qui est amer au goût mais qui transforme. Le sel n'est pas du sucre. Il n'est pas agréable : il fait du bien, ce qui n'est pas la même chose. Le levain ne fait pas plaisir non plus : il est amer au goût, mais il remue, il déplace ce qui dormait, il change les dimensions d'une masse qui était si tranquille avant.

Mais à la condition de s'enfoncer dedans. La femme enfonce le levain dans la pâte. Avons-nous une charité enfoncée dans la vie, dans notre vie, dans la vie du quartier, comme levain en pâte ?

L'opinion est lourde. On a l'impression que les gens ne s'intéressent à rien. Aucun écho : un sol dur, une terre sèche et aride. Le chrétien y sèmera quand même un grain de charité. Pas une phrase : un grain. Un grain concret. Un grain minuscule. Un geste répété auprès du paralytique à qui personne ne prête attention. Un grain d'estime pour ce garnement, pupille de l'Assistance publique. Un grain d'accueil pour ce père de famille qui - c'est de notoriété publique - vient de faire six mois de prison. Un grain d'effort pour, à la quête, ne pas seulement donner dix francs, mais se compromettre en se faisant soi-même quêteur pour les plus pauvres.

Ces grains-là germent. Et ça pousse plus tard.

L'enfant, devenu adulte, oublie les 100000 images de son petit écran. Mais dans son âme - ce sillon si accueillant - les gestes de charité germent. La «  télé » passe. La charité travaille en secret.

4. - Conclusion

C'est la plus minuscule de toutes les semences et, pourtant, lorsqu'elle a levé elle devient un arbre. Elle est vivante. Elle est enracinée dans le Christ. Elle est la fleur et le fruit du Royaume de Dieu sur terre. Et dans le Royaume de Dieu au ciel, elle ne passera pas.

Rien n'est inerte : la masse attend le levain.

Amen.

Jean RODHAIN.

 

[1] Rome, 4 janvier 1964. Aéroport de Fiumicino. Allocution de Paul VI au départ de l'avion pour Jérusalem.