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Il faut être ce que l’on est

25 août 2017
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Jean RODHAIN, « Il faut être ce que l'on est », Messages du Secours Catholique, n° 142, juin 1964, p. 1.

Il faut être ce que l’on est

ELEONORE EVANESCENTE, ayant écouté tout le jour, certains de nos amis pieusement assis tout le long de la route, débordait le soir venu, d'angoisses à notre sujet. Pour épancher sa corbeille d'objections tout embuée de larmes, elle s'en vint jusqu’à la porte de mon bureau. Pour moi, en ce cas, je ne connais qu'un moyen de salut : la fuite. Je chargeai donc Sidoine, mon sacristain fidèle, de recevoir, à ma place, l'éplorée. Mais le traître possède un magnétophone qu'il osa brancher aussitôt. Et Sidoine m'autorise à publier le dialogue ainsi enregistré.

Eléonore. - Un grand journaliste m’a, ce matin, confié qu'à l'image de cette capitale africaine nantie d'un somptueux palais, c'est à un gaspillage qu'aboutissent les crédits français aux peuples sous-développés. Donc, Sidoine, votre Secours Catholique ne devrait pas.

Sidoine. - Votre histoire de palais est mal choisie : le Secours Catholique en Afrique se limite, s'astreint, s’accroche uniquement, non à des palais, mais à un puits, à un atelier, à un outil. Micro = petit. Micro-réalisation.

Ensuite, Madame, veuillez ne pas nous confondre avec l’État. L'État prend votre argent par l’impôt, et il en dispose suivant les lois dues aux députés que vous avez librement choisis pour cela. Si l’État gaspille vos deniers, vous avez le droit de crier fort. Tandis que le Secours Catholique ne vous prend pas un centime. Il vous laisse le choix de l'emploi exact de vos dons : votre générosité répugne à l’Afrique parce que, en France même, vous connaissez des misères criantes ? C'est fort simple : sur le chèque traduisant votre générosité, indiquez ces misères locales criantes : nous respecterons votre intention. (C.C.P. 562009 Paris). Merci.

Eléonore. - J'ai rencontré aussi, ce matin, des experts qui m’ont jetée dans l'inquiétude. Ils m’ont déclaré : votre Secours Catholique n'a que 586.000 adhérents. Cela devrait augmenter. Or, nous savons un moyen, pour vous, de doubler votre chiffre : supprimez cette étiquette « catholique » qui colore votre maison : les foules accourront aussitôt.

Sidoine. - Voire ! si le métro « Trinité » changeait de nom, la station verrait-elle son trafic augmenter ? Et cependant quoi de plus marqué que ce grand mystère de la Trinité ? Cela vous gêne de prendre le train à Saint-Lazare parce que cette gare porte le nom d'un saint ?

Le chiffre d'affaire de la samaritaine doublerait-il si le Conseil d'administration de ce grand magasin laïcisait son label[1].

La Croix-Rouge serait-elle plus populaire si elle supprimait le mot Croix, qui signifie ce qu'il y a de plus chrétien au monde ?

Il faut être ce que l'on est. Habillez la Vénus de Milo avec un costume démocratique, type 1964 : elle sera, certes, à la page, mais elle fera le vide autour d'elle.

Je respecte les projets et les réformes de vos experts pour leurs propres domaines, Madame, mais permettez-moi de cultiver mes arbres à ma guise, et laissez-moi dire que mes fruits sont de vraies pommes, parce qu'ils poussent sur des arbres que je m'obstine à appeler « pommiers ».

Eléonore. - Mon cher Sidoine, vous avez certes des formules à l'emporte-pièce qui font image. Mais je souffre de votre esprit, primaire, et par trop simplificateur. Je déjeunais ce midi dans une famille remarquable où l'on déplorait ce style trop facile de «  Messages » à une époque où la notion de charité s'est approfondie, creusée, affinée, adaptée.

Sidoine. - Pourriez-vous, Madame, me répéter pour que je l'enregistre enfin, cette définition raffinée

Eléonore. - Très volontiers. Elle m’a été servie au départ avec tant de conviction que je la sais par cœur :

« La Charité, aujourd'hui est l'affrontement du Kérygme avec une catéchèse en situation dialoguée reconduite dans la ligne d'une perspective eschatologique assumée, dans une remontée de vie pensée en profondeur par une réception tout intégrée dans le réel ».

Sidoine. - Tout ça, pour moi, c’est de l’hébreu. Ou, plutôt, l’hébreu, ça se traduit tandis que cela c'est du charabia intraduisible. Et quand les mots ne sont pas clairs, les idées ne le sont guère. J'aime mieux l’Évangile. C'est Dieu qui parle des plus grands mystères. Et il n’utilise, Lui, le Verbe Incarné, que des phrases simples.

Eléonore. Oui, mais l’Évangile est vieux. Au café, mes amis m'ont expliqué qu'au temps du Christ, il fallait, bien sûr, un Bon Samaritain au bord du chemin, car alors les routes étaient peu sûres, tandis qu’aujourd'hui la police est bien faite, et qu'à Paris il n’y a plus de vols, ni d'enlèvements. C’est évident.

Au XIII° siècle, les œuvres de bienfaisance étalent encore opportunes. Mais, en 1964 vous devriez savoir, Sidoine, que l’heure des institutions chrétiennes est désormais passée. Aujourd'hui, il faut viser la masse et la pénétrer : il s'agit de se dissoudre pour colorer tout le bocal.

Sidoine. - Si je me dissous, je m'anémie moi-même. A force de vouloir colorer les autres, je deviens pâle. Pour rendre l'eau sucrée, je deviendrai sirop ? Ce n'est pas mon genre. « ...l’Église voulue par Notre Seigneur, est une institution visible, une société qui a besoin, comme toute société, d'avoir ses institutions, sous peine d'être désincarnée et de n'être plus une société visible. Ne rêvons pas d'une religion désincarnée !… »

Eléonore. - Comme vous parlez bien, tout d'un coup, Sidoine

Sidoine. - La phrase n'est pas de moi, elle est de S. Em. le cardinal Liénart, répondant à certains « qui mettent en question l'utilité même des institutions chrétiennes ».

Eléonore. - Votre cardinal me console un peu. Car, pour tout vous confier, je reste encore chavirée, Sidoine, d'un thé pris à l'instant, avec des amies très chères. Elles m'ont demandé le nombre d'âmes converties par le Secours Catholique. J'ai été incapable de donner un. chiffre. Dites-moi vite, Sidoine, combien d'âmes par an converties ?

Sidoine. - Je ne suis sûr de rien. Et je ne cherche pas à convertir. Le propagandiste d'un parti cherche à convertir : pas nous. La conversion c’est un secret qui nous échappe, et qui relève d'Un Autre.

Eléonore. - Alors, votre bilan, où est-il ?

Sidoine. - J'ai vu un bilan bouleverser une salle entière, l'autre soir. Drapé dans son boubou gris et or, un envoyé de la Haute-Volta, en guise de bilan, déclarait :

« On vous avait bien entendu nous enseigner que tous les hommes sont frères, fils du même Père. Vous nous répétez souvent que les Mossi et les Gourounsi sont frères, que les Voltaïques et les Français sont frères, que les Blancs et les Noirs sont frères, fils du même Père.

On vous écoute en pensant que c'est vrai...

« Mais c'est en voyant : les charrues, les ânes, les puits cimentés, les pompes, les grillages pour entourer les légumes, les petites charrettes et tout l'outillage agricole qui nous sont envoyés par les gens du  Secours Catholique de France, c'est en voyant cela que nous « voyons » la fraternité humaine, que nous « voyons » vraiment que nous sommes tous frères et fils du même Père...

Eléonore. - Les ânes, les charrues, c'est bon pour l’Afrique. Tous mes amis rencontrés ce jour font leurs valises pour Deauville ou le Tyrol. Ils ont droit à de légitimes vacances. La paix, Sidoine. Ne nous parlez plus de pauvres : ce n'est plus de saison.

Sidoine. - L'an dernier, Madame, dix mille authentiques vacanciers ont voulu aider les vieillards sans vacances et les captifs sans soleil. Ça va recommencer en 1964. Voyez les pages centrales de « Messages ».

5 4 3 2 1. STOP. Enregistrement terminé.

 

N.D.L.R. - Eléonore Evanescente est une créature délicieuse. Son cerveau, curieusement spongieux, a une aptitude providentielle pour humer à l'avance mes objections et les angoisses flottant dans les airs. Avec elle, le massacre des Saints Innocents n'aurait pas eu lieu car elle aurait prévenu à temps chaque mère de famille des glaives préparés pour elle. Je la reçois peu, car les larmes d'Eléonore trouent mon linoléum plus que ses talons aiguilles. Elle agace la foule des Bons Samaritains qui, eux, travaillent sans arrêt au service des souffrants, des sans-logis, des sans-salaires, des agonisants. Mais ses prémonitions sont précieuses. Et je songe à Eléonore comme future chargée de mission dans une nouvelle page de ces « Messages »...

Jean RODHAIN.

 

[1] Magasin ainsi appelé en raison du bas-relief placé en 1607 sur la fontaine du Pont-Neuf et représentant la rencontre, au puits de Jacob de Jésus et de la Samaritaine