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L’épicier du coin

25 août 2017
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Jean RODHAIN, « L'épicier du coin », Messages du Secours Catholique, n° 145, octobre 1964, p. 1.[1]

L’épicier du coin

Mon épicier est bien fourni. Même dans ce quartier mal desservi, son présentoir s'alimente aux cinq continents. Bananes de Dakar. Thé de Chine. Ananas des Amériques. Saumon japonais. Poivre des Indes. Son présentoir est devenu un Atlas. Aujourd'hui Eléonore peut apprendre la géographie en faisant ses provisions. Autrefois mon épicerie n'avait pas tant de choix. Tout est international maintenant.

Tout est international : la misère aussi.

Lépreux au Sénégal. Inondations aux Indes. Famine au Pakistan. Réfugiés dans le Proche-Orient. Quel présentoir du malheur. Car il est présent devant moi maintenant le malheur des cinq continents. La télévision est devenue un atlas. On y apprend sa géographie en regardant les catastrophes hebdomadaires. Même avec le journal on est servi chaque matin d'un sinistre à l'autre bout du monde.

Autrefois on n'en servait pas tant au public. Aujourd'hui l'actualité lui démontre que tout se rapproche. Le Japon n'est plus loin... En trente secondes une bombe civilisée détruit Hiroshima : mais la famille sinistrée au Japon est devenue proche, elle est « mon prochain ». Ça change tout dans la Charité, qui est plus qu'une épicerie...

Sidoine n’est pas d'accord. Sidoine trouve qu'il n'y a pas de rapport. Sidoine m'accuse de tout mélanger. « Le matin au marché, soit, vous pouvez rêver devant les conserves d'ananas - de Hawaï (encore que les boites avec sirop sont moins chères lorsqu'elles sont des Canaries). Pour le riz aussi, vous pouvez y aller d'un peu de géographie avant de choisir du Piémont premier choix. Ça, on l'a sous la main, et on le ramène chez soi dans un filet.

« Mais le lépreux de Ceylan ou l'Arabe réfugié dans son camp, personne ne vous demande d'y aller. C'est plus compliqué que les conserves chez l'épicier. Il n'y a pas de comparaison. »

Pas de comparaison ?

Je prétends au contraire que la comparaison est rigoureuse. Et je m'explique. La boîte d'ananas n'est pas venue toute seule de Honolulu en mon réfrigérateur. Le sachet de thé n'est pas passé directement de Ceylan à ma tasse d'eau chaude. Il y a eu un épicier détaillant qui a été servi par un grossiste, qui a reçu des stocks, lesquels ont été négociés sur des marchés internationaux. Tout cela par bateaux, par avions, par banques, par trusts, par conférences internationales à New York ou à Caracas.

La Charité travaille à la même échelle avec les mêmes dimensions, les mêmes réseaux, les mêmes contraintes.

Je siège à Rome ou à Washington. Sur la table : les bilans. Il ne s'agit pas de vendre ni d'acheter : il n'est pas question de gains ou de pertes. Il est question de famine et de ravitaillement. On étale un chiffre d'émigrés et un nombre de bateaux pour les transporter. On présente la pile des dossiers de la faim et on la partage entre les pays qui accepteront de chercher, de trouver, et de verser pour les enfants qui manquent de lait ou les parents sans salaire et sans toit.

La Charité n'est plus au stade de l'artisanat local. Elle travaille avec les organismes internationaux sinon elle meurt. La législation sur les vieillards est influencée par un dossier bien présenté à l’O.M.S. L'assistance aux réfugiés dépend d'une présence efficace dans un des services de l'O.N.U. Il faut avoir travaillé à ces tables internationales.

Il faut avoir vu tous les secours apportés aux ouvriers planteurs de café anéantis par un trust international qui dévalue le prix du café.

Il faut avoir comparé les graphiques des besoins avec les dossiers que l'on apporte, il faut avoir souffert de ces interminables marchés où nous délayons le plus possible les dons reçus en face des demandes illimitées.

Il faut avoir vu osciller cette terrible balance de la Charité Internationale pour avoir peur.

Avoir peur que les enfants du sucre et du café soient plus habiles que les enfants de l'Evangile.

Avoir peur que les bilans de nos mains trop souvent vides ne préfigurent déjà le Jugement final des Chrétiens.

Avoir peur enfin de ne pas savoir ensuite expliquer sur cette feuille de papier imprimée, avec de pauvres mots, que la misère des modernes esclaves du thé, du riz et de la banane, vous devriez y penser, quand vous allez acheter le riz et le thé, chez l'épicier du coin.

Jean RODHAIN.

 

[1] Réédité dans : Jean RODHAIN, Charité à géométrie variable, Paris, SOS / Desclée de Brouwer, 1969, p.263-265.