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L'expert écartelé

25 août 2017
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Jean RODHAIN, « L'expert écartelé », La France catholique, 13 novembre 1964.

Mgr Jean RODHAIN :

L’expert écartelé ?

Le dimanche 15 novembre a été choisi pour être la journée nationale du Secours Catholique. Nos lecteurs mesureront toute importance d'une telle initiative, que le S.O.S. du Secours Catholique résume en cette formule saisissante : les misères de 365 jours suspendues à une journée : 15 novembre. Suit un renseignement pratique : C.C.P. 5.620-09 Paris, avec la mention : « Journée nationale ». On sait la multiplicité des services couverts par le Secours Catholique : urgences, microréalisations, rapatriés, malades et infirmes, Nord-Africains, Afrique - outremer, valises-chapelle, etc. Leur efficacité dépend de la charité active du peuple chrétien qui doit s’efforcer, à l'occasion d'une telle journée, de faire mieux, de faire plus.

Nous remercions Mgr Rodhain, secrétaire général du Secours Catholique, de nous avoir confié en cette circonstance ses réflexions d'expert du Concile.

Si je relis mon agenda depuis l'ouverture du Concile, je m'aperçois que le nombre d'heures où j'ai participé aux Commissions du Schéma XIII « Présence de l'Église au monde » est égal aux heures que j'ai passées - hors du Concile - à siéger dans de très laïques réunions internationales. A quel titre ? Mais justement au titre de la « présence de l'Église en ce monde ».

Je ne sais pas si au Concile de Trente les « periti » faisaient un métier semblable, mais quant à moi, je suis passionné par cet exercice : le matin siéger à Saint-Pierre où se discute un texte sur la faim et le soir même me retrouver, dans l'immeuble de la F.A.O., à une Commission internationale d'experts techniques sur les remèdes à la famine.

Je ne suis pas un théologien. Quand au Concile un théologien parle de la famine, moi qui suis un empirique, j'écoute le théologien mais j'ai en tête les statistiques et les dossiers actuels de la faim que j'ai travaillés la veille à la F.A.O.

Je ne suis pas un historien. Mais quand au Concile un évêque évoque les structures internationales modernes où l'Église devrait être présente, moi l'empirique, je reconnais ces couloirs de l'O.N.U. et ces bureaux internationaux des Migrations où nous sommes quelques-uns à devoir, en fait, assumer la périlleuse mission d'y assurer une présence d'Église.

On va me plaindre d'être écartelé entre deux architectures aux principes si différents. Qu'on ne me plaigne pas, car je ne me sens pas tiraillé. «  Il n'y a pas une architecture terrestre d'un côté, qui serait purement profane, et une architecture religieuse de l'autre. Dieu est présent dans l'architecture terrestre : Il est chez Lui partout. Construire la Cité terrestre conforme à la Loi de Dieu, c’est directement servir Dieu » (P. Daniélou)

Dans cette présence au monde international il y a un point critique : on n'est présent qu'à la condition d'exister. En dehors de rarissimes spécialistes dont la compétence s'impose, dans les Institutions internationales les influences relèvent de l'ampleur des Organismes participants.

A l'Organisation Mondiale de la Santé, le représentant d'un réseau national d'hôpitaux privés, ou d'une fédération de 100.000 religieuses hospitalières, est écouté attentivement. Le délégué d'une association squelettique n'est pas pris au sérieux. L'audience accordée dépend du travail réel. La présence internationale est fonction des présences locales. On ne prend au sérieux que les réseaux ramifiés en leur spécialité.

Toutes les théories sur l'influence par l'effacement et par la dilution s'écroulent à l'épreuve internationale aussi évidemment qu'au banc d'épreuve des jeux Olympiques. Un isolé est perdu. Un représentant d'équipes entraînées devient une présence.

Hier, à la F.A.O., en présence de Mgr Ménager, Président du Comité catholique contre la faim, M. Weitz, Coordinateur de la Campagne internationale, recevait solennellement quatre jeunes collégiens français. Pourquoi ? Le chèque qu'ils apportaient était minime, mais c'était justement la goutte d'eau qui faisait déborder le total des micro-réalisations du Secours Catholique au-delà du milliard de francs (anciens). C'était une « Présence » de l'Église. Mais elle était due à un travail opiniâtre de milliers de responsables paroissiaux. C'était un aspect du Schéma XIII en action. Mais sans ce total précis, sans ces privations réelles, sans ces multiples présences locales, exactement structurées, au lieu d'une présence à la F.A.O. il n'y aurait eu que des discours. Un discours n'est pas une présence.

Si la présence sur le plan international exige le travail local, localement on retrouve des exigences très humbles que ni le progrès social, ni l'accélération de l’histoire n'ont encore effacées.

« A quoi bon nous doter d'un collège modèle si mes écoliers souffrent tant de la faim qu'ils n'ont même pas la force de se rendre au collège chaque matin. » Ce cri d'un ministre africain ne désavoue pas l'indispensable travail de formation et d'instruction : il établit un ordre dans les modes d'assistance. Il n'invente rien d'ailleurs. A la foule assemblée, avant de prononcer le discours sur le Pain de Vie, le Seigneur Jésus a distribué méticuleusement les pains et les poissons.

Je siégeais l'autre jour, comme j'ai l'honneur de le faire depuis 20 ans, au Comité national de l'Armée du Salut, entre le Grand Rabbin Kaplan et le Pasteur Boegner. Le discours de clôture fut donné par un colonel suédois qui est un des premiers personnages de cette admirable Institution de charité. Il nous décrivit sobrement les étapes de sa carrière de Responsable national de l'Armée du Salut en Suède, en Suisse, en Norvège, en Finlande et aux U.S.A. Cinq fois il insista sur les magnifiques législations sociales de ces pays respectifs. Mais cinq fois il termina par la même phrase : « Dans ce pays transformé par les progrès sociaux, jamais on ne nous a proposé de fermer un de nos asiles. Au contraire, partout on nous en demande de nouveaux. »

L'autoroute est un progrès. Mais le bulldozer qui construit l'autoroute déplace des stratifications paisibles et rejette dans le remblai des faibles plantes : les plus pauvres. Le progrès déplace les zones de pauvreté, il échoue devant certaines constantes de la misère humaines. Même la famille la mieux équipée s’en vient, en secret, vous avouer de pauvres misères cachées qui restent attachées à la nature humaine d'une manière indélébile.

Le progrès ne peut rien - jusqu'ici - contre le péché originel et contre ses actuelles conséquences.

Empirique, aux prises avec des misères de toutes dimensions, je suis de plus en plus convaincu que la présence de l'Église à ce monde de la misère dépendra demain, d'abord, d'un enseignement rajeuni de la vertu théologale de Charité, mais aussi d'un exercice pratique, réel, de cette Charité par chacun de nous. La présence internationale est fonction des réalisations locales. Pour dialoguer, il faut d'abord exister. Pour témoigner, il faut d'abord une certaine présence.

Jean RODHAIN.