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La mer promise

28 août 2017
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Jean RODHAIN, « La mer promise », Messages du Secours Catholique, n° 149, février 1965, p. 1; 3.

La mer promise

Rome, le 1-2-1965.

La barque de Pierre... ici à Rome, depuis la mosaïque à l’entrée de saint-Pierre, comme dans chaque reportage sur le Vatican, revient sans cesse l'image de la vieille barque gouvernée sur le lac de Tibériade par le premier Pape.

En fait de barque, nous, les experts, réunis pour la mise au point de textes destinée à cette dernière session du Concile, fixée au 14 septembre prochain, nous avons plutôt l'impression de travailler au fond d'une cale. Les grands bateaux ont toujours dans leurs soutes quelques ateliers obscurs où des apprentis mécaniciens sont employés à limer des boulons. Tandis que nous limons des phrases latines concernant les nouvelles formes de Charité pour l’Église de demain, je me reporte par association d'idées - ou plutôt d'images - vers un autre bateau dont j'ai quelques raisons de parler ici.

Ce bateau, je l'ai solennellement baptisé il y a quelques jours sur un chantier normand voisin d'Arromanches. Suivant le rite local j'ai donc béni séparément le sel et le blé, puis ayant mélangé ces grains symboliques, je les ai dispersés à travers le navire en présence des autorités officielles tandis que sa marraine, Mme Cousteau, représentant l'aventure sous-marine, brisait sur la coque la traditionnelle bouteille écumante.

Bateau nouveau par sa forme et son agencement puisque conçu et ordonnancé en vue d'explorer la faune des mers glaciales du Grand Nord.

Mais que vient faire le Secours Catholique en cette galère ? Quel rapport entre la Charité et les hommes grenouilles ?

C'est une parole du bon Pape Jean XXIII qui en est la cause : s'adressant à la F.A.O., Jean XXIII proposait, pour résoudre les problèmes de la faim, de chercher du côté des richesses préparées par le Créateur et jusqu'ici inexploitées.

Regardez le Japon : dans leurs mers froides réputées stériles, les Japonais ont cherché, ils ont trouvé et ils exploitent maintenant à l'échelle industrielle des poissons nouveaux et des algues à haute valeur nutritive. Résultat : le Japon est le seul pays à la fois surpeuplé et sans famine.

Aussi, après avoir consulté experts et spécialistes, la Secours Catholique acceptait, il y a un an, d'assumer une micro-réalisation exceptionnelle car elle n'avait rien, celle-là, de microscopique : offrir à Louis Lourmais les premières tôles de son bateau expérimental destiné à ces recherches de nourritures nouvelles dans les mers froides.

Autour de ces premières ferrailles, d'autres concours ont ensuite convergé. Enfin, le Comité français pour la Campagne mondiale contre la Faim a donné son patronage à cette expédition : elle est désormais prise au sérieux.

Sidoine me demande si ce M. Lourmais n'est pas cet original qui remonte les fleuves en homme-grenouille et même, parfois, s'exhibe dans un aquarium pendant des jours entiers, et Sidoine sourit de pitié devant ce qu'il appelle des clowneries.

Oui, ces faits sont exacts, mais je n’ai pas envie de sourire car je connais Lourmais et je sais qu'il n'a aucun goût pour les clowneries ni pour les exhibitions.

Mais comme les moines ont voulu défricher la Gaule, Lourmais veut, dans l’exploitation de la mer, passer du stade de la cueillette au stade de la culture. Lourmais et son équipe veulent prouver que l’on peut « cultiver » à l’échelle mondiale les mers les plus riches de toutes : les mers froides[1].

Lourmais, pour son expédition, a besoin d’outillage, de mazout, de crédits. Alors, Il fait comme tant d'autres : il quête. Le public ne donne pas pour une exploration à venir. Le public paye pour ce qu'il peut voir. Alors, Lourmais se fait voir en homme-grenouille.

Le public risque des milliards pour un cheval, au tiercé, mais le public ne risque pas cent francs pour aider Pasteur ou Curie ou Einstein. Afin de ramasser quelques rivets pour les premières tôles de son bateau, Lourmais a été réduit à s'exhiber dans un aquarium. C'est exact...

Cela a fait sourire certains ! Ceux dont le cœur est déjà dans un frigidaire doré. Ceux-là existent.

A côté du minuscule bateau de Lourmais s'alignent, sur le même chantier, plusieurs bateaux somptueux. Ce sont des yachts de plaisance. Ils navigueront trois jours par an, et le reste du temps resteront amarrés à Cannes ou à Nice pour les réceptions qu'y organiseront leurs indolents propriétaires. Certains de ces bateaux « de plaisance » coûtent plus d'un milliard pièce.

Ainsi, en 1965, à l'heure de la Campagne contre la Faim, à l'heure où tant de petites usines fermées condamnent leurs ouvriers au chômage, il y a encore des gens qui dépensent sans compter pour des bateaux de pur luxe : c'est bien l'image de ces cœurs glacés qui seront finalement jugés pour leur endurcissement et condamnés pour leur incroyable égoïsme.

Ici, à Rome, on dit que la barque de Pierre, depuis la première heure du Concile, navigue en haute mer. Même pour ceux qui travaillent au fond de la cale, le changement de rythme est sensible.

Dans notre atelier des experts, mon voisin de table, le cher abbé Cardjin qui a gardé un cœur de jociste d'autrefois, est subitement devenu cardinal : Deo gratias !

Et, peu à peu, les textes que nous rédigions l'an dernier nous semblent trop timorés depuis que celui qui tient le gouvernail de ce bateau a navigué jusqu'aux Indes.

A Bombay, le Pape Paul VI a formellement proposé aux gouvernements du monde entier de diminuer leurs budgets de guerre pour risquer une aide aux pays de la faim.

Combien d'États, même chrétiens, ont-ils répondu à cet appel solennel ?

Or, chez les simples, chez les humbles, chez les petits, chez les cœurs jeunes, cet appel trouve un écho. Un écho puissant car les forces cachées dans les cœurs jeunes dépassent toutes les soi-disant forces de frappe.

Les calculateurs s'imaginent que l'appel de Jean XXIII pour l’Église des Pauvres s’est peu à peu amorti. En réalité, il s’agit d'une vague de fond qui « frappe » puissamment et profondément. Elle conduira de plus en plus « à se mettre au service des plus pauvres ».

Il y en a qui y croient, malgré le risque.

Comme autour d'un berceau, le jeune foyer mesure l'imprévu, mais l’espoir.

Comme en creusant un puits, le jardinier calcule le risque, mais garde une espérance de l'eau vive.

Ainsi, qu'il s'agisse du Concile ou de la Faim dans le Monde, la jeunesse d'un cœur se reconnaît à une certaine marche en avant : vers la Terre promise.

Jean RODHAIN.

 

 

[1] Les mers froides sont « la jungle la plus prodigieuse de la planète, enfermant en son sein les plus grosses espèces animales et végétales :

- Les plus grands mammifères (baleines et cachalots de 30 m) ;

- Les plus grands carnassiers (orques épaulards de 12 m) ;

- Les plus énormes crustacés (crabes géants royaux de 2 m) ;

- La plus fantastique concentration de plancton et necton, des algues, laminaires géantes, de 100 à 300 M etc… et des bancs de poissons en quantité incommensurable.

(Extrait du Bulletin du Centre international pour le développement de l’aquaculture, 21-1er-65.)