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Retombées radio-actives

28 août 2017
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Jean RODHAIN, « Retombéees radio-actives », La Croix, 27 mars 1965.[1]

Retombées radio-actives.

Chronique par Jean Rodhain

Je demande la permission de parler de la faim dans le monde sans donner de chiffres. Je sollicite le droit d'évoquer l'aide au tiers-monde sans, pour une fois, fournir de statistiques.

Je voudrais me placer à un certain point de vue qui n'est pas celui de cette excellente F.A.O.

Car s'il s'agit de chiffrer les tonnes de blé nécessaires, s'il faut calculer le nombre d'agronomes indispensables, s'il vient l'heure de recruter des spécialistes pour chacun des pays sous-développés, la F.A.O. le fait ex professo : c'est sa spécialité.

Mais il y a autre chose : J'observe que ce monde de la faim existait déjà il y a cent ans. Or, en 1865, c'était le silence sur cette faim. Et en 1925, c'était encore le silence.

Et tout à coup, comme une épidémie galopante, comme une grippe contagieuse, le monde entier s'enfièvre pour cette cause. Et il donne, et des jeunes s'y donnent.

Cette expérience a un nom. Ce phénomène porte une étiquette.

Et pour que vous ne m'accusiez pas d'originalité excessive, je m'abrite derrière un texte promulgué par le Concile. Parlant du peuple de Dieu, le Concile Vatican II déclare :

« L’Esprit-saint ne se borne pas à sanctifier le peuple de Dieu par les sacrements et les ministères, à le conduire et à lui donner l’ornement des vertus ; il distribue aussi parmi les fidèles de tous ordres, « répartissant ses dons à son gré en chacun »[2], les grâces spéciales qui rendent apte et disponible pour assumer les diverses charges et offices utiles au renouvellement et au développement de l'Église, suivant ce qu'il est dit « C'est toujours pour le bien commun que le don de l'Esprit se manifeste dans un homme »[3]. Ces grâces, des plus éclatantes aux plus simples et aux plus largement diffusées, doivent être reçues avec action de grâces et apporter consolation, étant avant tout ajustées aux nécessités de l'Église et destinées à y répondre. »[4]

Ce texte vise les occasions d'un renouvellement, d’un développement, d'une nécessité dans l’Église  C'est bien le cas ici au moment où l’Église proclame la nécessité de développer le secours à la faim mondiale. Ce texte proclame qu'alors l'Esprit Saint fait jaillir une grâce. Et ce texte approuvé nomme cette grâce en donnant un titre précis à ce chapitre : cette grâce s'appelle un « charisme ».

J'hésite à employer ce mot, car j'entends déjà mes meilleurs amis prétendre que les charismes étaient des phénomènes réservés à l’Église primitive : ces prophètes, ces guérisseurs et ces diacres auréolés cités dans les Actes des Apôtres. Or, mes chers amis ont une piété aseptique et une spiritualité plastifiée qui s'alarme de tout ce qui n'est pas chiffré sur un bordereau de la Sécurité Sociale.

Que mes chers amis se résignent devant l'évidence : 2.200 évêques unanimes ont voté ce chapitre sur « Le charisme dans le peuple chrétien ». Le charisme redevient d'actualité.

 

            Le plus jeune de nos collégiens sait de nos jours qu'une explosion atomique projette dans les airs des déchets qui ne sont pas inertes, des particules encore actives. Des instruments de détection peuvent mesurer ces activités perceptibles, car finalement « ça retombe quelque part sur l'humanité ».

            Ainsi dans l'Église, qui est un mystère, et dans la charité, qui est aussi mystérieuse, il n'y a pas de feu sans foyer, il n'y a pas de grâce sans une source, il n'y a pas de retombées sans à l'origine un élan surnaturel.

            Une charité à l'échelle mondiale, une irradiation proportionnelle aux besoins de peuples innombrables sans pain, ni toit ni travail, tout cela ne se développera pas sans un charisme neuf dans les vieilles chrétientés.

Il ne s'agit pas de stocks, ni de dollars ni de stratégie économique. Il s'agit d'éveiller chez des milliers de chrétiens un don total vers les peuples de la faim.

Si je n'ai pas la foi, ce raisonnement est absurde. Mais si j'ai une seule brindille de foi au Seigneur Maître de toute charité, je dois apprécier ici l'importance d'une messe célébrée, pour que ce charisme descende sur la chrétienté. Je dois croire à l'efficacité d'une prière murmurée en secret pour que nos cœurs confortablement installés s'ouvrent enfin aux dimensions de ce Concile convoquant le peuple de Dieu à la même charité que l'Église des premiers apôtres.

Une cellule monacale est un laboratoire secret. Une prière isolée est un réacteur mystique. Leurs radiations mystérieuses sont imperceptibles au départ, mais aboutissent finalement en certaines retombées plus radioactives qu'il ne parait...

La campagne Faim dans le monde dépasse toutes nos humaines statistiques ...

 

[1] Réédité dans Messages du Secours Catholique, n° 151, avril 1965, p. 3 ; puis dans Jean RODHAIN, Charité à géométrie variable, Paris, SOS / Desclée de Brouwer, p. 267-270.

[2] Cor.,12, 2.

[3] 1 Cor., 12, 7.

[4] Schéma sur l'Église Lumen Gentium, ch. II. Le peuple de Dieu. 12, Les charismes dans le peuple chrétien. Ed. du Centurion p. 46-47.