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Devant la faim les chrétiens s'interrogent

28 août 2017
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Jean RODHAIN, « Devant la faim les chrétiens s'interrogent », Le Cri, mars 1966.[1]

Devant la faim les chrétiens s'interrogent

Les journaux racontent les catastrophes après l'événement. Ils donnent un reportage sur le tremblement de terre survenu la veille. Jusqu'ici, ils n'ont rien réussi à publier « avant ». On ne prévoit pas à l'avance Fréjus ou l'accident subit du Boeing en flammes.

Sauf pour les Indes. On sait que la famine est pour demain. Tous les grands reporters et les cinéastes sont déjà sur place : les experts situent fin mars début avril la période cruciale pour 100 millions d'hommes et d'enfants en péril de famine aux Indes.

Les chrétiens s’interrogent, et si on me pose la question, je réponds en soulignant deux aspects de ce qui nous concerne.

Primo : Aspect économique

- Quels sont les pays de la faim ? R. Dumont affirme qu'après les Indes c'est l'Afrique qui, dans deux ou trois ans, va connaître une famine inéluctable. Voilà donc d'immenses territoires non chrétiens.

- Quels sont les pays au niveau de vie confortable ? Ce sont les pays industrialisés : Canada, Etats-Unis, Angleterre, France, Allemagne, Belgique. etc. Tous ces pays à majorité catholique ou protestante sont des pays chrétiens.

Nous chrétiens sommes, devant Dieu, solidaires dans cette responsabilité. La famille confortable qui a oublié que dans son grenier agonisait un voisin paralytique est solidairement coupable de cet abandon. La famille des nations chrétiennes est solidairement responsable de la faim des nations du Tiers-Monde. Voilà un aspect de l’œcuménisme auquel on ne pense pas.

C'est pourquoi à Genève, récemment, une collaboration au service du Tiers-Monde a été décidée entre les représentants du Conseil œcuménique des Églises et ceux de l'Église romaine.

Secundo : Aspect d’après Concile

Quand un navire change de cap, les passagers insouciants remarquent une légère vibration de la vaisselle dans la salle à manger. Ce n'est que trois jours après que la plupart repèrent que le sens de la marche à changé.

Ainsi pour le Concile. Il faudra 40 ans pour que le public comprenne que ce Concile a fait autre chose que la messe en français.

Pour la faim dans le monde, le Concile a publié des textes nombreux. Il a parlé aussi par des gestes significatifs. Je choisis le plus récent.

La Constitution «  Penitemini » codifie la pénitence. Et le journal Cœur-Soir titre sur deux colonnes que le jeûne des Quatre-Temps est mort. Et ce détail est exact.

Mais ce n'est qu'un détail.

Ce long texte expose que le mode de pénitence doit varier suivant les pays. Il précise que dans les nations à niveau de vie élevé, outre la prière et le jeûne, les fidèles devront se priver. Le commentaire de l'Osservatore Romano du 27 février suggère des modes de privation : suppression du tabac, de l'alcool, du cinéma. Et le texte officiel précise que le fruit de ces privations sera affecté aux activités caritatives qui aident les pays de la faim.

Cette idée du partage est vieille comme l'Église. Saint Paul alertait les Corinthiens pour la famine de Jérusalem.

Ce qui est nouveau, c'est le partage à l'échelle mondiale.

Ce qui est nouveau, c'est l'incidence pédagogique du Carême.

Quand j'étais enfant, on discutait sur les détails de cuisine : le vendredi est-ce que les grenouilles étaient du «  maigre » et les jours de jeûne est-ce que les œufs étaient permis.

Dans le Carême de demain, les enfants apprendront à manger sobrement en pensant à la faim aux Indes. Devenus adultes, ils auront ainsi mieux conscience de leurs responsabilités internationales.

Bien sûr, il faudra quelques années encore pour que les docteurs en droit canon, stupéfaits de ces textes conciliaires, les lisent, les commentent et daignent les exposer. Mais le coup de barre est donné. Le navire a changé de cap.

Les chrétiens comprennent à quel point le pain consacré est lié au pain partagé. Eucharistie et Charité, c'est tout Un.

Mgr Jean RODHAIN.

 

[1] Réédité dans Documents-Secours, n° 15, avril 1966, p. 3-4 avec ajout à la fin du texte suivant :

« Un responsable du Secours Catholique éprouvera une joie immense de se voir associé au cœur même de ce travail de charité. »