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Je regarde arriver Noël

01 mars 2012
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Jean RODHAIN, « Je regarde arriver Noël », La Croix, 29 novembre 1966.[1]

Je regarde arriver Noël

C’est une incroyable prévenance pour nous, hommes blancs, que la Sainte Trinité ait décidé que la Seconde Personne s'incarnerait dans un enfant blanc de peau, que la civilisation gréco-latine servirait de véhicule à ses premiers apôtres et que, le blé et la vigne, aliments des Blancs, deviendraient matière du plus Saint des Sacrements. C'est une incroyable prévenance pour moi, homme blanc, qui aussitôt m'adapte parfaitement à cette religion taillée exactement à ma propre mesure.

Imaginons - pourquoi pas ? - que la race élue ne fut pas Israël mais une autre. Imaginons que l’Arche de Noé, au lieu du Mont Ararat, s’en fût s'échouer sur l'Himalaya, et que le Père des Croyants, au lieu de s’appeler Abraham, ait été un Asiatique du nom de Abra-Van-Ham.

Voici alors un charpentier mongol et une jeune vierge chinoise, immaculée dès sa conception, qui échouent au jour du recensement dans une grotte du Si-Kiang. L'arrivée de l'Enfant  est saluée par des bergers offrant des nids d'hirondelles. Des rois Mages surgissent de l'Occident ; l'un des trois étonne par son teint blanc. Trente-trois ans après, pour que ces gens d'Asie comprennent le Mystère de l'Eucharistie, la dernière Cène est célébrée avec du riz et du thé. Enfin, quatre évangélistes locaux publient le récit dans la langue de ce pays.

S'il avait plu à Dieu, Incarnation et Rédemption auraient pu se situer ainsi.

Mille six cents ans après, des missionnaires japonais seraient venus évangéliser les sujets de notre bon roi Louis XIII. Avec une grande foi, les Lorrains et les Champenois et les Bourguignons auraient cru, reçu le baptême, et assisté à des offices en japonais, et communié sous les espèces du riz et du thé. Et cela pendant trois cents ans régulièrement.

En 1960, un fameux Concile de Nagasaki II aurait autorisé la messe en langue vulgaire. Et en découvrant, alors, les merveilles de la liturgie, enfin traduite en latin et en français, moi, homme blanc, j'aurais mesuré l'incroyable prévenance que le Seigneur, il y a dix-neuf siècles, avait montrée vis-à-vis de la race jaune en général, et des Chinois en particulier.

Cela ne s'est pas passé ainsi.

Moi, homme blanc, j'ai depuis mon enfance trouvé à ma porte et à ma portée ce Noël enneigé, cette crèche avec un enfant blanc, et sur l’autel ce pain et ce vin adaptés à nos sillons de Beauce et à nos vignes du Bordelais.

Est-ce que je réalise le long chemin, le très long chemin que l'homme jaune d'Asie ou l'homme noir d'Afrique doivent parcourir pour s'agenouiller sur le prie-Dieu, en chêne verni premier choix, que je leur ai fabriqué ?

Cela aurait si bien pu se passer autrement et dans ce cas, de quel pas moi Blanc de Romorantin aurais-je cheminé pour adorer une Nativité réalisée à Pékin ?

J'ai horreur des Pharisiens qui font la roue. Je tiens, bien sûr, à battre ma coulpe pour ressembler, au fond de l'Église, à ce bon toutou fidèle de publicain. Mais à la crèche, quand Melchior le Noir et Balthazar le Jaune me regardent avec ces yeux du Tiers Monde innombrable, je me demande, Seigneur, si je saurai, un jour, assez bas me prosterner pour exactement vous adorer ?

Alors, pour mieux apprécier Noël, j'ai chargé mon sacristain Sidoine de composer ces crèches en imaginant que Noël aurait pu se réaliser ailleurs, et autrement.

Jean RODHAIN.

  1. La crèche orlysienne

Les Mages descendent d’un Boeing.

L’or et l’encens sont à la douane.

Les bergers et les moutons arrivent d’un Jet-cargo.

La Nativité est traitée en crèche classique, au premier plan.

 

Sur une échelle de cent mille siècles, qu’est-ce qu’un écart de deux mille ans ?

Noël aurait pu arriver plus tard.

Noël aurait pu se produire demain, et pas à Bethléem, mais ici, à Orly.

Au lieu d’une étoile : un radar.

Au lieu d’une crèche : une aérogare.

« Venez, Divin Messie… »

Pourquoi pas ?

 

 

  1. La crèche des réfugiés

Au premier plan, des réfugiés de tous pays.

Ils entourent l’atelier de Joseph charpentier ; sur la porte, un écriteau : « Fermé pour cause de départ. »

Et dans le lointain, une Pyramide évoquant la fuite en Égypte, et Marie et Joseph et l’Enfant, ces premiers réfugiés.

 

C’est l’Évangile qui le dit. C’est le même livre qui décrit Noël, et puis aussi la fuite en Égypte.

      Il y eu donc l’atelier de Joseph, charpentier, fermé, avec l’écriteau sur la porte ; et la clientèle perdue.

      Il y eut donc sur les routes d’Égypte, ce Joseph, charpentier, avec Marie et l’Enfant. Et les Pyramides regardant arriver cette Sainte famille en fuite.

      Et les réfugiés du Congo et du Vietnam, et les maçons portugais, et les ouvriers kabyles. Et tous ces réfugiés, en ce Noël 1966, regardent nos foyers en fête…

 

  1. La crèche de béton

Décor de Sarcelles…

Au premier plan, traitée comme la crèche classique : la crèche et les bergers.

Les Mages ne sont pas encore arrivés.

 

Voici les banlieues verticales et de béton gris, si différentes de l’étable avec l’âne et le bœuf !

Voici le Monde des H.L.M., si différent de Bethléem !

Il n’y a plus de moutons. Il n’y a plus de bergers.

Les rois Mages, avec leur or, se préparent dans leur résidence de grand standing de : Paradis III.

Mais chez les plus pauvres, dans le creux du bidonville, sur la paille du baraquement, Marie et Joseph adorent l’Enfant : c’est Noël !

 

  1. La crèche lunaire

Un sol lunaire avec des tas de cratères.

Des bergers martiens. D’étranges moutons martiens.

Des Mages martiens. A l’horizon, un disque pâle : la Terre.

 

Avant Christophe Colomb, on croyait, dur comme fer, qu’il n’y avait pas d’hommes ailleurs qu’en Europe.

« Arrivée du Vol 346 en provenance de New York et San Francisco : porte 41 ».

« Vol 347 : vol direct à destination de Mars ; départ : 23h47, porte 683. Embarquement immédiat ».

Ca posera des problèmes théologiques : les Èves martiennes ont-elles mangé la pomme ? – L’Adam martin attendait-il un Rédempteur ? – Est-ce qu’ils fêtent Noël ?

Chez nous, on se croit toujours au centre du monde.

Pourquoi ne pas se poser la question ?…

 

  1. La crèche du jugement dernier.

Une balance à fléau.

Sur un plateau : un pain partagé.

Su l’autre plateau : l’Enfant nouveau-né.

C’est tout.

 

Ce pauvre Enfant sur la paille nous jugea tous. Noël, c’est déjà l’heure de la balance, de l’âme pesée, et du Grand Jugement.

Il n’y aura ni scrutin de liste, ni deuxième tour.

« J’ai eu faim, et vous M’avez donné à manger ».

Voilà l’examen, voilà le bilan, noir sur blanc.

Pas de discours. Pas de plaidoirie. Pas d’avocat. Un seul témoin : le Pauvre.

« J’ai eu faim, et vous M’avez donné à manger ».

Si j’ai partagé mon pain, je suis pesé, je suis sauvé.

Si, mon frère, je l’ai aimé pour de vrai, j’entre dans la joie.

« Venez les bénis de mon Père ».

Joyeux Noël !

 

 

[1] Réédité sous le titre : « Noël à Orly », Messages du Secours Catholique, n° 169, décembre 1966, p. 3‑4 ; sous le titre : « Cinq crèches à Orly », La France catholique, 23 décembre 1966 ; et sous le titre : « Ça aurait pu se passer autrement » dans Jean RODHAIN, Charité à géométrie variable, Paris, SOS / Desclée de Brouwer, 1969, p. 271-273. (Note de l'éditeur)

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