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Le signe et le schéma

30 août 2017
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Jean RODHAIN, « Le signe et le schéma : qu'a fait Vatican II pour le Tiers Monde ? », Messages du Secours Catholique, n° 159, janvier 1966, p. 1-2.[1]

Le signe et le schéma : qu'a fait Vatican II pour le tiers monde ?

« Les signes que vous avez sous les yeux sont des promesses que la tempête passera, que le soleil va se lever. » Ainsi parlait[2] le bon Pape Jean XXIII. Je m'abrite derrière cette phrase pour répondre à une question posée de partout : Finalement qu'a fait Vatican II pour le tiers monde ?

Évidemment il y a les textes du Concile. La Constitution sur l'Eglise nous apprendra devant une mappemonde à découvrir l'im­mense « Peuple de Dieu » avec un regard plus chrétien. Le Schéma XIII devenu la « Constitution pastorale de l'Eglise dans ce monde mo­derne » parle expressément de ce tiers monde. On y traite non seule­ment de sa situation, mais des causes de sa misère. On y enseigne non seulement un devoir de partage, mais on y précise que ce partage serait inefficace si les lois de l'économie actuelle, qui réalisent un véritable esclavage à l'échelle internationale, ne cédaient pas la place à une morale internationale basée sur le droit des peuples pauvres aux richesses naturelles et au développement.

Ces textes abondants et précis se transposeront dans un ensei­gnement. Ils seront monnayés avec la lenteur qu'exige toute assimilation d'une éducation des esprits. Il faudra une ou deux générations pour réaliser dans les hommes ce renouveau des idées. Dans cinquante ans environ on mesurera le bienfait de ces schémas votés par plus de 2 000 évêques et promulgués solennellement par le Pape en 1965.

* * *

Mais il n'y a pas que les textes. Il y a les signes et ce qu'ils signifient. Et si je m'abrite derrière la phrase de Jean XXIII au sujet des signes, c'est parce que je vais devenir la cible des scribes modernes qui tirent toutes les flèches de leur mépris dès que quelqu'un s'aventure hors d'une ligne typographique ponctuée de notes et références. Nos scribes actuels sont en adoration devant les pages imprimées, exactement comme les scribes de la Synagogue devant leurs par­chemins.

Or justement je m'aventure délibérément ici en marge des textes conciliaires et je prétends que le pèlerinage à Jérusalem, que le voyage à Bombay, que la démarche à l'O.N.U. sont des signes et que l'historien de l'an 3000 ne pourra pas écrire l'Histoire de Vatican II sans les mentionner. Certains textes n'auraient pas été votés s'ils n'avaient été précédés de la rencontre de Paul VI et d'Athénagoras en Jérusalem.

* * *

[3]Et parmi tant de signes en voici un de plus.

C'est la clôture du Concile. En ce 8 décembre, un soleil inattendu réchauffe 300 000 fidèles assemblés, contemplant ce spectacle histo­rique encadré par la façade de Saint‑Pierre. Tous les cardinaux et les 2 300 évêques sont présents. Les observateurs des Eglises de Moscou et de Genève sont au premier rang de la tribune officielle. Plus de 80 nations ont envoyé des missions extraordinaires pour les représenter.

« La messe se déroule suivant son rite traditionnel » annonce le speaker de la radio. Il rectifie aussitôt : « La messe se déroule suivant un rite nouveau qui est un retour au rite de la primitive Eglise. » Et les assistants qui viennent d'entendre le chant de l'Evangile découvrent en effet dans le missel spécial qui leur a été distribué pour cette cérémonie, une rubrique imprévue :

« Après l'oraison des fidèles en latin et en grec, le Saint‑Père, qui rappelait aux Nations unies le 4 octobre dernier le grave devoir de la grande famille humaine de venir au secours des moins favorisés de ses membres, remet un chèque à cinq évêques de Palestine, Argen­tine, Inde du Sud, Pakistan et Cambodge. Cette aide apportée au moment même de l'offertoire de la messe veut être le symbole de la charité de l'Eglise tout entière unie autour du Pape. »

Et, en effet, à cet instant, le doyen du Sacré‑Collège, le cardinal Tisserant, entouré des cardinaux Spellman et Heenan, s'avance et lit une déclaration précisant le sens de la cérémonie qui va se dérouler :

Au cardinal Gracias, le Pape remet un don pour une expérience de pédagogie agricole aux Indes.

Au cardinal Capello, pour une œuvre caritative de développement en Argentine.

Au patriarche Gori, pour l'Hôpital de la Caritas à Bethléem.

Aux évêques du Pakistan et du Cambodge, pour la fondation de Caritas nationales en ces deux pays.

Il ne s'agit pas d'un discours prononcé après la messe : c'est dans la liturgie même de la messe célébrée par le Pape que ceci s'est réalisé en présence des évêques de tous les diocèses du monde entier : il n'y a pas besoin de chercher des arguments ailleurs pour savoir s'il est permis dans les messes paroissiales d'insérer à l'offertoire un don symbolique pour les plus pauvres, en signe de lien entre le pain partagé et le pain consacré.

Les cinq dons sont consacrés, dans des régions pauvres, à des fondations charitables d'assistance et de développement. Et les deux derniers à l'implantation d'organisations nationales de charité dans deux pays qui n'en étaient pas encore pourvus.

Vous me direz que le total de ces cinq dons n'est qu'une goutte d'eau par rapport à des besoins gigantesques. C'est exact. Mais cette goutte d'eau est un signe.

La Multiplication des pains était un signe. Si Notre‑Seigneur avait voulu résoudre pour toujours la faim de ses disciples, il aurait créé une boulangerie coopérative.

Il n'a pas voulu résoudre. Il a voulu signifier. Enseigner par un signe.

La Résurrection de Lazare était un signe. Et après, quelques années après, Lazare, nous l'oublions toujours, est décédé, cette fois pour de bon[4].

Mais devant Lazare sortant du tombeau, les assistants ont très bien compris ‑ et nous aussi ‑ que le Seigneur était le Maître de la vie et de la mort.

Le Seigneur a voulu signifier ; enseigner, non par une brochure, mais par un signe.

Saint Martin partageant son manteau n'a pas habillé l'Europe ni créé des magasins gratuits d'habillement. Mais son geste a incité des millions de chrétiens à partager. Un signe est plus éloquent qu'un texte.

* * *

« Nous voulons donner à nos institutions caritatives un dévelop­pement nouveau. » Après avoir déclaré cela devant les Nations unies, voici que le Pape interrompt la messe la plus solennelle du Concile pour signifier au monde entier sa prédilection pour cinq pays du tiers monde.

Une prédilection agissante.

Voyez‑vous un autre sens à ce signe ?

Et permettez‑vous qu'au dossier de ce Concile j'ajoute en pièces jointes, ces signes ?

                                                                                              Mgr Jean RODHAIN.

 

[1] Réédité dans : Mission et Charité, n°21, janvier-mars 1966, pp.3-6, sous le titre : « Qu'a fait Vatican II pour le Tiers-Monde ? ». OCR sur Mission et Charité, sauf le titre.

[1] Lettre aux évêques slaves. Mai 1963.

[2] Lettre aux évêques slaves. Mai 1963.

[3] A partir de ce point, le texte est équivalent à la conclusion de : Albert. (éd) LANQUETIN, L'action charitable au concile. Textes conciliaires et paraconciliaires, Paris, SOS, p. 119-120. Ce dernier ouvrage est paru après cet article.

 

[4] C'est le seul humain à ma connaissance à avoir eu deux enterrements.