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Toussaint ou la création continuée

28 août 2017
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Jean RODHAIN, « Toussaint ou la création continuée », La Croix, 1er novembre 1966.[1]

Toussaint ou la création continuée

Chronique par Jean RODHAIN

Sur la plage l'enfant avec son coquillage s'en vient donc vider la mer. Et cet enfantillage provoque chez le grand saint Augustin une admirable page sur nos illusions enfantines et les réalités divines.

Et depuis Saint Augustin, rien n'a changé : ni les illusions, ni les réalités, ni la mer.

La mer, depuis Saint Augustin, n'a pas changé Les hommes survolent la mer ou bien ils en grattent un peu le fond.

Mais la mer, dans son immensité, règne implacable.

Et chaque coucher de soleil, le soir sur la plage, déploie - sans que personne puisse une seule seconde en modifier l'ordonnancement - déploie la grande machinerie céleste des astres et des océans et des nuées.

Devant la grande Ourse et la Voie Lactée, devant cette création incessante aux dimensions infinies, je cherche les hommes. Ils me cassent les oreilles avec leurs réclames sur leurs découvertes et leur humanité en expansion.

Moi, tout bonnement, je regarde et je compte sur mes dix doigts. Je trouve les hommes d'il y a deux mille ans des momies : de la poussière égyptienne. Je trouve ceux d'il y a mille ans dans des sarcophages : de la poussière moyenâgeuse. Je trouve ceux de l'an dernier au Père-Lachaise. Encore de la poussière. Que de poussière !

Devant cette plage où l'exacte marée montante me démontre un mécanisme intersidéral, indéréglable et indéchiffrable, je cherche les machines des hommes. Je trouve des lampes de bronze et des amphores en poterie : au musée des objets morts. Je trouve des cottes de maille et des chaises à porteur : au musée des objets morts. Je trouve une machine à faire Hiroshima : un musée de la mort. Et puis quelques mécaniques nickelées que l'on visitera dans les musées de l'an 3000. Des poussières.

Soleils et lunes écrivent leurs arcs-en-ciel, et l'orage place ses points et ses virgules foudroyants sur la page déployée de l'Orient à l'Occident.

Alors je compare avec l'écriture des hommes. Et je découvre les briques gravées de Nabuchodonosor : ce sont les taux de ses impôts. J'examine les parchemins du monastère carolingien : ce sont les minutes du procès pour ses vignes spoliées. Je regarde le train postal qui chaque soir transporte 300 tonnes de revues illustrées : dans huit jours, il n'en restera plus 1 kg de papier ...

Poussière.

Le plus étonnant c'est que dans ce petit nuage de poussière, dans ce petit bric-à-brac de machines trafiquées et périmées, parmi ce résidu minuscule de grimoires enfantins, il y ait eu ces deux géants : Adam et Eve, et puis cette Etoile du matin qui a nom Notre-Dame, et puis ce soleil de Vérité qui n'a pas écrit une ligne.

Et puis ce long labeur des hommes, labeur tantôt méprisé et hier justement replacé et célébré par le Concile dans la création continuée.

Et puis, dans cette Babel interminable et douloureuse et enfantine, il y a cette pauvresse inconnue qui, ce soir, en secret, les mains levées, supplie. Elle intercède auprès du Créateur pour ses créatures.

C'est la servante qui, aux regards de Dieu le Père, brille plus que la plus haute étoile.

C'est le peuple de Dieu, plus grand que son terrestre décor.

C'est la messe du matin, plus forte que tout le poids de l'univers.

Et si Babel tient encore et ne retombe pas ce soir en poussière, cela tient peut-être à cette âme juste et pauvre qui intercède sans le savoir et qui fait que, ébloui par la création, je reste tout autant confondu devant la créature...


[1] Réédité sous le titre « Le coquillage et la mer » dans Jean RODHAIN, Charité à géométrie variable, Paris, SOS / Desclée de Brouwer, 1969, p. 291-293.