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Combien de Lazares ?

30 août 2017
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Jean Rodhain, « Combien de Lazares ? », pp. 18-20 dans : Cardinal LEGER, Le pauvre Lazare est à notre porte, Montréal/Paris, Fides/SOS, 1967.

Combien de Lazares ?

L'Encyclique parle des pauvres, des migrants, des sans-logis, des enfants sous-alimentés, des infirmes, des chômeurs...

Mais quel est leur nombre ? Combien y en a-t-il, au total, de par le monde, de ces pauvres Lazares ?

J'ai voulu chiffrer ces catégories sur le plan mondial.

J'ai voulu consulter les statistiques. Combien, dans le monde, d'aveugles ? d'infirmes ? de prisonniers ? de chômeurs ? Quelle est la population totale de tous les bidonvilles du monde entier ?

J'ai fait travailler une équipe de documentalistes. Ils se sont lancés vers les meilleures sources de renseignements : l'O.N.U., l'Organisation Mondiale de la Santé, l'UNESCO, etc.

Et j'ai sur mon bureau les réponses successives. Presque toutes commencent par une phrase identique : « Nous regrettons de ne pouvoir vous donner de chiffres. Pour les catégories qui vous intéressent nous ne possédons que des renseignements fragmentaires provenant de quelques pays seulement... »

Ainsi on peut me fournir des renseignements sur les réserves d'or mondiales, avec chiffres à jour pour chaque pays ; ou sur le tonnage de la production du sucre et de l'arachide. On peut me donner les statistiques mondiales des ingénieurs, des marins ou des religieuses cloîtrées. Il y a des annuaires avec le nombre des chars, des bombardiers et des sous-marins. On me procurera sur le champ le kilométrage de films produit par chaque pays avec la fortune en dollars de chaque vedette.

Mais pour la misère humaine, rien.

J'entends bien que pour tout ce qui touche de près ou de loin au commerce, on me fournira des statistiques sur les salaires par exemple, ou sur la quantité de calories consommées par habitant.

Avec ces chiffres, complétés par ceux de la durée de vie, on arrive à un premier bilan du niveau social relatif d'un pays par rapport à un autre.

Mais aux U.S.A., ce pays des plus hauts salaires et du record des calories, j'entends son Président dévoiler à ses compatriotes une découverte inattendue : le pourcentage incroyable des « cas » sociaux insolubles révélés par une récente enquête[1]. S'il y a déjà cette densité au pays des dollars et des vitamines, qu'est-ce que cela doit être dans les pays moyens ou sous-développés ? Or ici - pour ces deux milliards d'hommes - pas de statistiques, pas de pourcentage, pas de chiffres.

Cette carence des chiffres semble à peine croyable à l'époque des ordinateurs. Vous croyez que j'exagère ? Alors faites une petite expérience. Quittons le plan mondial pour le plan local. Allez trouver à brûle-pourpoint un responsable - laïc ou ecclésiastique - de votre région et, sans lui laisser le temps de téléphoner, posez-lui la question : Ici, combien d'aveugles ? de paralytiques ? de ménages brisés avec enfants à l'abandon ? de familles aux abois parce que le père est en prison ou incapable ? Soyez beau joueur : le premier moment de surprise - muette - passé, laissez à votre interlocuteur le temps de téléphoner, de consulter un fichier.

Je vous parie que l'interpellé, capable de se procurer pour sa région les statistiques exactes relatives au tourisme, au dernier scrutin électoral, au nombre d'autos, capable de vous fournir le chiffre des abonnés au téléphone et même celui des « pratiquants » paroisse par paroisse, ne parviendra pas à vous donner le seul chiffre que vous lui réclamez : celui des « cas ».

Ne triomphons pas. Ce chiffre, vous ne le connaissiez pas. Et moi non plus.

Il n'est pas étonnant que la page des statistiques mondiales soit blanche, puisque localement la page est vide. On sait tout sur les bruits de la ville et rien sur le bidonville. On n'a jamais fait attention. On a oublié de regarder sous l'escalier. Il y avait là des « cas ». Ils s'appelaient Lazare...

S'il n'y avait qu'un cas, la paroisse l'aurait résolu en lui donnant un emploi de balayeur à l'école libre. Et du même coup on aurait étouffé le problème.

Mais le pourcentage des cas répété à l'échelle nationale, puis mondiale, nous dévoile un milliard de Lazares qui nous regardent.

Ça veut dire qu'il faut étudier ces catégories de misères cachées sous l'escalier, en dehors. En dehors de la société. Et en dehors de l'Église.

Simplifiant à l'extrême, certains s'imagineront que l'Encyclique ne concerne que le développement du Tiers Monde. Il faut la lire, et la relire, pour comprendre que le développement commence à notre porte : ces « cas » sont la présence parmi nous du sous-développement.

Ces Lazares parmi nous sont aussi l'indice d'une présence.

UN AVEUGLE[2],  DES PARALYTIQUES[3], DIX LEPREUX[4], UNE FILLETTE HANDICAPEE[5], UN DEBITEUR INSOLVABLE[6], UNE FEMME BANNIE DE SON QUARTIER[7], UNE VEUVE SANS LE SOUS[8], DEUX VOLEURS A L'AGONIE[9]. Je les reconnais : ce sont les Lazares. Les pauvres. Mais quelle série !

Quelle place dans l'Évangile. Quelle densité à chaque page. Quel entourage autour de Vous, Seigneur. Et quand on veut savoir où Vous trouver aussi sûr qu'avec un radar, c'est au milieu de cet entourage-là qu'on Vous rencontre, Seigneur Jésus.

Jean RODHAIN.

 

[1] A Montréal, le pourcentage cité par S. Em. le Cardinal Léger est de 20 %.

[2] Marc VIII, 22‑26.

[3] Mat. IX, 1‑8.

[4] Luc XVII, 11‑9.

[5] Mat. XV, 21.

[6] Mat. XIX, 23‑35.

[7] Joa. VII, 53 ‑ VIII, 2.

[8] Marc XII, 41‑44.

[9] Luc XXIII, 33.

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